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janvier 2010
07/01/2010
 

La Croix des vivants d’Yvan Govar - Belfilm

Deuxième épisode de l’intégrale d’Yvan Govar, cinéaste belge injustement oublié. Come and See répare cette injustice grâce à l’édition de ses films tout droit sortis du fonds Belfilm géré par Paul Geens. Ce mois-ci, un moyen métrage de 1954, Nous n’irons plus au bois, ébauche encore maladroite de ce qui deviendra, huit ans plus tard, La Croix des vivants, un de ses longs métrages les plus réussis, présenté sur ce DVD. 

Saga Yvan Govar

Chapitre II

la croix des vivantsPourtant spécialisé dans le polar tout au long de sa (courte) carrière, La Croix des vivants reste un film atypique dans la filmographie d’Yvan Govar, grand pourvoyeur devant l’éternel d’intrigues policières pas toujours bien ficelées. Il déroge donc à la règle avec ce film de 1962, un drame villageois librement inspiré de la parabole du retour du fils prodigue. 
Tiré de l’Evangile selon Saint Luc, l'histoire du fils prodigue est un thème de prédilection pour les artistes, et si l’on pense naturellement au célèbre tableau de Rembrandt, la littérature, l’opéra et le cinéma s’en sont largement inspirés. On pourra revoir Le Retour de l’enfant prodigue de Youcef Chahine, mais aussi Théorème de Pasolini qui en donne une interprétation toute personnelle.
Au-delà du texte biblique, cette parabole symbolise avant tout la confrontation à l’autre, le choc entre un extérieur fondé sur l’aventure et l’inconnu, et l’intérieur relevant l'étendard de l'institution et de l'ordre érigé sur l'obéissance et le travail.
C’est bien ce retour difficile aux origines que devra affronter Yan, injustement accusé du meurtre de son beau-père. Pour seul témoignage de bienvenue, des volets qui se ferment, des lumières qui s’éteignent, et des clients de café devenus muets en sa présence, qui repartent s’enfermer chez eux. Au cœur de cette hostilité tangible, seul Gus, son ami de toujours, l’accueille les bras ouverts et lui offre le travail qu’il lui avait promis.

La croix des vivantsGus, superbement interprété par Karlheinz Boehm (souvenez-vous, le beau Franz de Sissi, mais surtout le redoutable voyeur de Michael Powell) est un aristocrate dandy oscillant sans cesse entre débordements enthousiastes et cynisme désinvolte. Lui-même ne vit pas exactement comme l’entendent les ouailles de la communauté car il héberge, dans le domaine familial, sa maîtresse, l’innocente et non moins sulfureuse Maria. Dans ce contexte entre péché et morale chrétienne, la violence va se faire jour, sourde, puissante et implacable. Elle s’incarne dans le personnage de Franz, le fils du beau-père de Yan, sorte de frère « ennemi » qui compte lui régler son compte bien qu’il ait été lavé de son accusation pour meurtre.
Cette galerie de personnages rôde autour de la folie, du mystère du passé, et des sentiments troubles dans une complexité qui n’est pas loin d’évoquer celle d’un Tennessee Williams et son univers asphyxiant, bruissant d'angoisse, de haine et de frustration. Tiraillés entre leurs questionnements et un destin qui leur échappent, les personnages se retrouvent écrasés par un fatum qu’ils sont incapables d’assumer : les conflits passionnels et existentiels restreignent l’espace, suspendent le temps et enchaînent les personnages les uns aux autres. Mais La Croix des vivants nous raconte aussi l’impossibilité de l’amour, et l’on se retrouve vite au cœur d’une tragédie racinienne, une tragédie de la contamination où rien ne peut plus régler le vivre-ensemble. C’est bien connu, l’enfer, c’est les autres. Tout comme dans Andromaque, l’amour ne parviendra jamais à trouver sa réciprocité dans un jeu où la question n’est pas d’aimer celui qui n’aime pas, mais de ne pas aimer celui qui aime. Ainsi, la ronde tourne court car Franz aime sa femme Neil qui aime depuis toujours Gus qui aime sa maîtresse Maria qui tombe amoureuse de Yan qui aime une mystérieuse châtelaine qui, semble t-il, aimerait mourir. Au bout de cette chaîne d’amour à sens unique, ce mystérieux personnage, un fantôme, une incarnation de la mort. Et c’est bien là, la définition de la tragédie, l’inéluctabilité de la mort, une mort qui frappera l’innocence, se déchaînant aveuglément sur des victimes expiatoires.
Dans une mise en scène parfois un peu grandiloquente, mais toujours lyrique, Yvan Govar construit un film puissant et ambigu aux multiples lectures. À la fulgurance des dialogues (co-écrit par Alain Cavalier) s'adjoint une interprétation magistrale qui explose dans une sourde colère. Et, peu à peu, on se laisse gagner par la force calmement inéxorable jusqu’au final poignant qui en fait un véritable chef-d’œuvre du mélodrame.

Bonus
Nous n’irons plus au bois – 45’ - 1954
Sept ans avant La croix des vivants, Yvan Govar en signe les prémices avec ce moyen métrage de 45’. Maladroit autant dans la mise en scène que dans la mise en images et la direction d’acteurs, tous les thèmes du film se retrouvent déjà dans cette première ébauche. On se réjouit donc de pouvoir comparer l’évolution remarquable d’un cinéaste et d’un scénario.

DVD
La jaquette proposée par Come and See est attrayante. Le beau visage dessiné de Pascale Petit (Maria) nous plonge directement au cœur d’un drame des années 60. La restauration digitale du film n’a malheureusement pas enlevé le souffle caractéristique des films de cette époque qui est ici omniprésent.
On regrette une fois encore que cette nouvelle édition n’ait pas repris la belle initiative de Paul Geens d’y insérer un livret, complément indispensable pour les cinéphiles et autres amateurs.
 
La Croix des vivants d’Yvan Govar
Co-scénariste : Alain Cavalier - Dialogues Maurice Clavel - Directeur de la photographie : André Bac - Musique : Serge Nigg
Avec : Pascale Petit, Karlheinz Böhm
Giani Esposito, Christine Darvel, Marika Green, Jacques Richard, Marie Dubois, Max de Rieux, Alain Cuny, Madeleine Robinson, Marcel Gassouk, Roger Dumas, Gabriele Ferzetti
www.belfilm.be
 

Sarah Pialeprat
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