Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/07/1997
 

La Danse des esprits (ex-Le Miracle de la Saint Alba)

Nous sommes en compagnie de Manuel Poutte qui termine le montage du Miracle de la Saint Alba, un long métrage de fiction qu'il a réalisé et dont il nous montre quelques séquences achevées. Un jeune homme, appelé Donissan en hommage à Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos, cadré en plan large, entre dans une église qui paraît à l'abandon. Il range quelques chaises dans la nef principale, époussette un crucifix accroché aux murs, remplace les cierges consumés par des cierges neufs. Puis, il monte sur une échelle pour nettoyer un vieux tableau poussiéreux: un triptyque dont les deux volets latéraux repliés sur celui du milieu empêchent de découvrir l'image, le sujet qu'il représente.


Pierre Lekeux dans Le Miracle de la Saint-AlbaSoudain, un chien surgit dans la nef et aboie, déchirant le silence du lieu. Surpris, Donissan lâche le triptyque qui s'écrase au sol. Le jeune homme furieux chasse le chien en criant "ouste", revient sur ses pas, se penche sur le tableau pour évaluer les dégâts. Gros plan sur lui, l'air perplexe. Cut. Plan large, en contre-plongée de l'église, en extérieur. 
"Au départ, j'avais un scénario de court métrage sur la prière, me confie Manuel Poutte. Je me suis assez vite rendu compte que faire un film sur des gens en prière risquait de paraître aride et que je devais enrichir mon propos de choses concrètes, quotidiennes qui rendent les personnages vivants, attrayants, qu'on ait envie de chercher en eux ce qui les menait à cet endroit perdu dans la montagne où il doit y avoir un miracle. Je voulais aussi ramener l'aspect mystique du film à quelque chose de très simple, décrire des vies dont les apparences n'ont rien d'extraordinaire. J'ai écrit le scénario de a à z mais en interaction avec les acteurs qui incarnent les différents personnages. On a travaillé à partir de leurs improvisations et donc le scénario s'est nourri de l'apport de chacun des acteurs. On suit le destin d'un footballeur, d'une coiffeuse, d'un animateur de karaoké, d'un vieux monsieur qui va dans les homes, d'un curé et de son assistant, un jeune homme qui vit à la campagne."

Image

Plan large du curé qui parcourt, face caméra, un sentier défoncé. Découragé, tête baissée, il cherche à joindre Donissan qui, las d'attendre un miracle auquel il n'accorde aucune créance, a quitté l'église et les fidèles qui attendent la manifestation divine. Plan du triptyque. Le tableau en plan serré, sur le volet latéral gauche un jeune homme à l'air angélique soutient une Vierge Marie abîmée de douleur, sur le volet latéral droit, la crucifixion du Christ, au centre un jeune homme les mains jointes, absorbé par une prière muette. Soudain, son visage s'illumine comme mangé par la lumière, c'est un éblouissement de quelques secondes à peine. Plan du soleil qui darde tous ses feux. Raccord sur Donissan éblouit qui protège ses yeux du revers de la main.
"Le miracle pour moi, explique Manuel Poutte, c'est la conjonction du désir du curé, de tout ce qu'il espère dans ce miracle pour les gens qu'il a amenés sur place, et d'un phénomène purement naturel, c'est-à-dire la réverbération du soleil à travers un miroir qui est caché derrière la toile. Ce principe que j'ai mis au point pour visualiser le miracle, j'ai découvert, par la suite, qu'il était fréquemment utilisé , au Moyen-Age, pour faire de faux miracles. On ouvre le triptyque une fois par an , à une saison déterminée parce qu'il faut prendre en considération l'heure, la place du soleil par rapport à la terre etc.Ça ne peut arriver que quelques secondes par an et encore pas toujours, il peut y avoir du mauvais temps. Il faut donc que le soleil sorte des nuages - au début de la séquence tu verras qu'il y a un très gros brouillard. Mais après tout, le soleil et les nuages sont des choses dont les cinéastes dépendent tout le temps pour faire des images!"

Foi

"Le curé est perdu dans le monde moderne, il voit sa foi se diluer de jour en jour parce qu'il n'arrive plus à avoir prise sur les gens. Il est tout le temps mal à l'aise, décalé. Il est à côté de ses pompes et en plus il culpabilise. Le lieu de ressourcement de sa foi et son lieu de vérité c'est cette église de Saint-Alba dans la montagne avec le village qui l'entoure où il a été curé auparavant , où tout était beaucoup plus simple puisqu'il y avait une sorte d'harmonie entre la foi et la vie des gens, entre le monde paysan et la montagne. Comme chaque année il part là-bas, pour lui, c'est un retour aux sources, une sorte de pèlerinage.
Face à lui, Donissan, son assistant qui est aussi son ancien enfant de choeur, est un personnage solitaire qui ne fait pas de compromis avec le monde. Il a un petit peu de mépris pour tous ces gens de la ville qui, chaque année, viennent à la Saint-Alba pour assister à un miracle qu'il tient pour une superstition. Contrairement au curé qui veut sauver le monde, il ne se sent pas responsable de tous ces gens. Le curé croit que la religion c'est quelque chose qui relie les gens, qui brise leur solitude, les fait appartenir à une communauté. Donissan pense qu'il y a des gens qu'on ne peut plus sauver, ceux de la ville essentiellement. C'est aussi un pragmatique qui pense qu'on n'a pas besoin d'idéaux pour vivre. Mais malgré lui il va être le révélateur du miracle puisque c'est lui qui involontairement fait tomber le tableau, au début du film. Le curé pense qu'un artifice, un tableau en l'occurrence, mène à la croyance et par là, pour ces gens, à retrouver leur intégrité. Il fait une mise en scène, il crée une image en espérant que cette image va modifier la vie des gens tandis que Donissan ne croit plus au pouvoir des images. C'est une sorte d'iconoclaste."

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