Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2006
 

La Double vie de Véronique de Krzysztof Kieslowski

Les films de Krzysztof Kieslowski possèdent une cohérence esthétique, éthique et thématique qui est le sceau des grands cinéastes. Révélé lors du Festival de Cannes 1988 en présentant deux épisodes du Décalogue en version longue (Tu ne tueras point et Brève histoire d’amour), Kieslowski tournera encore quatre longs métrages (dont la trilogie Bleu-Blanc-Rouge) avant de disparaître le 13 mars 1996, à l’âge de 54 ans, victime d’une crise cardiaque.

De façon prémonitoire, ses deux héroïnes Veronika et Véronique souffrent de troubles cardiaques (Veronika y succombe) dans La Double vie de Véronique, un film que Cinéart édite en DVD et vous propose de redécouvrir avec des suppléments qui en complètent l’approche.

Veronika-Véronique


La Double vie de Véronique (scénario de Krzysztof Piesiewicz) traite autant du double que de l’acte de regarder, du lien qui unit Veronika à Véronique et celui qui unit le spectateur au film. Veronika mène une existence de chanteuse en Pologne tout comme Véronique en France. Les deux personnages, interprétés par Irène Jacob, ont une faiblesse cardiaque qui met leur vie en danger.
Un contre-champ fictionnel surgit à la 13’ lorsque Veronika, à Cracovie, est mise en présence de Véronique (venue visiter la Pologne) qui ne la voit pas mais la prend en photo, capte son image. Lors d’en concert dédié à Van Den Bundenmayer (un musicien classique hollandais méconnu) Veronika meurt, victime d’une crise cardiaque.
Véronique, qui vit à Clermont-Ferrand, ressent la mort de Veronika comme un écho et note : Je ne suis pas seule. Abandonnant sa carrière de chanteuse, elle choisit d’enseigner la musique aux jeunes enfants. Lors d’un cours, elle rencontre Alexandre Fabri (l’un des plus beau rôle de Philippe Volter), un marionnettiste qui présente un spectacle en milieu scolaire. Le clou de celui-ci est la mort d’une ballerine qui renaît sous la forme d’un papillon.
Véronique reçoit chez elle la K7 audio d’un enregistrement de Van Den Budenmayer. Surprise, elle part à la recherche d’Alexandre, et le retrouve dans un hôtel parisien. Second contre-champ fictionnel, Alexandre montre à Véronique, sur les planches-contacts en noir et blanc qu’il lui a dérobé, Veronika qu’elle a prise en photo à Cracovie. Véronique découvre l’existence d’une jeune femme qui lui ressemble trait pour trait. Mais elle comprend le rôle manipulateur d’Alexandre qui se sert d’elle pour écrire un livre racontant l’histoire d’une jeune fille et son double.
Kieslowski, qui préférait les coïncidences aux hasards (même si un de ses films s’intitule Le Hasard) disait : « Les gens sont liés entre eux, les uns aux autres…il existe des fils invisibles ». Un de ce non-hasard consistant pour Kieslowski à faire disparaître Veronika à la 27ème minute du film comme Marion Crane (Janet Leigh) dans Psycho d’Hitchcock!
Ajoutons que le film connut quelques 17 montages différents, et que Kieslowki caressa l’idée de projeter le film dans ses versions différentes dans 17 salles parisiennes ! Pour être complet, la fin française qui nous est proposée ici diffère de la version américaine. Notre version se termine sur un plan de la main de Véronique sur un tronc d’arbre. Dans la version américaine Véronique est dans le jardin de son père et le serre dans ses bras.
La Double vie de Véronique ne cesse de jouer sur les rimes visuelles et thématiques ; Véronika et Véronique sont gauchères, lors d’un premier malaise cardiaque, un exhibitionniste montre sa virilité à Veronika (vie/mort), après l’enterrement de celle-ci raccord sur Véronique qui fait l’amour, les deux jeunes femmes ne cessent de jouer avec une balle magique. On vous laisse découvrir les autres ou les enregistrer inconsciemment emportés par la splendeur de plans baignés d’une lumière dorée qui trouve elle-même son point d’orgue lors d’un jeu de miroir.

Suppléments

- Une interview de 52’ avec Kieslowski qui est d’un intérêt moindre que I’m so-so, mais qui a l’avantage d’être centré uniquement sur La Double vie de Véronique.
De toute façon il faut savoir que Krzysztof Kieslowski était le contraire d’un bavard  et même qu’il avait horreur de ça, le bavardage.

- Un entretien avec Irène Jacob nous expliquant que Kieslowski, lors de la première séance de casting , très attentif aux propositions des acteurs lui dit, en fin de séance, : « Maintenant que j’ai vu ce que tu savais faire, on va voir ce que tu ne sais pas faire » !

- Luc Lagier nous offre le parcours cinématographique de Kieslowski en démarrant sur des images de Tu ne tueras point, le film choc qui a révélé le cinéaste polonais aux cinéphiles européens. De l’école de Lodz à son parcours parisien avec Marin Karmitz. Du documentaire à la fiction.

- Des courts métrages de Kieslowski, en noir et blanc, une découverte et un vrai bonheur. Trois d’entre eux nous sont proposés. Leur trait commun : planter le décor (la vie quotidienne) et alterner avec l’envers du décor, les coulisses sans y joindre le moindre commentaire.

Tout d’abord, en guise d’apéritif, l’un des dix films préférés de Kieslowski : Les musiciens du dimanche de Kazimierz Karabasz, professeur de cinéma à l’école de Lodtz. Dix minutes de répétitions musicales (en gros plans) d’une fanfare composée d’une vingtaine d’ouvriers. « Il est rare qu’un film court, écrit Kieslowski, exprime autant de choses, d’une manière aussi belle et simple, sur le besoin de créer propre à l’être humain » (1)

L’Usine (1970) nous montre les carences d’une usine de fonderie d’Ursus, sorte de métaphore de la bureaucratie de l’état polonais. Dans un montage alterné particulièrement ironique, il nous montre les travailleurs et les techniciens discourant de leur sort dans une de ces interminables réunions dont le régime avait le secret.

La Gare (1980) débute sur un journal télévisé vantant les dernières réussites du pays et se termine sur des caméras de surveillance enregistrant les allées et venue des passagers. Ceux-ci, entre les deux déambulent sans prêter attention aux caméras et aux écrans préoccupés par leurs seuls soucis quotidiens.

L’Hôpital (1976) est tragiquement prémonitoire. Trente deux heures aux urgences d’un hôpital de Varsovie dans lequel des chirurgiens orthopédistes s’acharnent à soigner des malades. Surmenés, en proie à des pénuries chroniques d’électricité, ils essaient envers et contre tout d’exercer leur métier. La fable est cruelle. Le 13 mars 1996, Krzysztof Kieslowski mourait d’une opération à coeur ouvert à Varsovie. Il avait refusé de se faire soigner à l’étranger.


La Double vie de Véronique de Krzysztof Kieslowski, ed. Cinéart, collection Cinéfiles, Distribution Twin Pics. Bonus : Dialogues avec Kieslowski, Irène Jacob, Kieslowski par Luc Lagier, Courts métrages ; L’Usine, La Gare, L’Hopital et Les Musiciens du dimanche de Kazimierz Karabasz.

(1) Le cinéma vu par les cinéastes, Positif, n°400, 1994. Par ailleurs, signalons la parution de Cinéma et moi par Krzysztof Kieslowski aux Editions Noir et blanc.
Et, sur le décalogue, le mémoire ELICIT de Nadia Vodenitcharov (Ethique, spiritualité et métaphysique dans le Décalogue de Krzysztof Kieslowski), année académique 2004-2005, ULB, Faculté de Philosophie et Lettres.

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