Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

La guerre est déclarée de Valérie Donzelli

À toute vitesse

Enorme buzz à Cannes où il était sélectionné à la Semaine de la Critique en 2011, gros succès auprès d’une critique unanime qui n’en est pas revenue d’être ainsi surprise, émue et secouée, véritable succès en salle pour ce film au budget riquiqui, bricolé, lancé comme une fusée, La guerre est déclarée fut le grand oublié de ces Césars 2012. On ne s’en étonne qu’à peine. Manifeste vivant, vibrant du contre-pied, ce film modeste par sa taille, son budget et son traitement, secoue les puces, toutes les puces, furieux, joyeux, volontairement enragé. Cela s’appelle l’insoumission, et c’est irréductible, en somme.

C’est qu’ils sont libres, Roméo et Juliette. C’est leurs noms. Ça ne s’invente pas. Ou plutôt, si, justement, tant qu’à faire, ça s’invente. Le drame n’est pas loin. Autant y aller jusqu’au bout. Ils sont libres, jeunes, fous, ils tombent amoureux l’un de l’autre. Le bonheur est là, un enfant arrive, on se débat avec les coliques, la fatigue, tout ça. Et puis, ça passe, l’enfant grandit, le bonheur s’affirme. Jusqu’à ce qu’Adam vomisse largement ses biberons, peine à marcher, jusqu’à ce que sa joue gonfle. « Quelque chose ne va pas, Juliette » répète Roméo, énervé. Et Juliette ne veut pas entendre, « Mais non, tous les enfants sont perturbés quand ils entrent à la crèche ». Non, ça ne va pas. Il faut faire face. Le drame pointe son nez. La ronde des médecins, des hôpitaux, des scanners, des opérations commencent. Adam a une tumeur au cerveau. Elle est cancérigène. Adam a deux ans.

À cette ronde qui pourrait rendre dingue, au vertige du désespoir, à l’immobilité de l’abattement, La guerre est déclarée fait face, prêt à boxer, à rendre coups pour coups, à filer à toute vitesse, porté par ses deux corps amoureux, le plus souvent ensemble dans le cadre, qui font bloc. Chanté par ses comédiens, dilaté par la musique électro, rock, classique, chorégraphié de corps en mouvement, jouant des ruptures de rythme, dilatant certains moments hors du temps, en accélérant d’autres - il faut attraper un train, courir dans un couloir d’hôpital pour ne pas être foudroyé par l’événement, battre le rappel des troupes - La guerre est déclarée se noie de musique, d’alcool, chante, danse, crie, avance, envers et contre tout. Film d’action, film romanesque, esthétique du hold-up, expliquent Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm dans l’interview passionnant que propose Cinéart en bonus. À la fixité d’un tel événement qui devrait stupéfier, ils opposent la joie du combat à mener, l’épaisseur d’un grandir, l’énergie d’une insoumission contre la fatalité. L’émotion, trou au ventre, naît souvent de ce décalage, entre la puissance de ces deux personnages qui luttent avec une situation d’impuissance, la passivité de leur enfant, petit corps qu’on ballotte de lit en lit, qui ne sait pas ce qui lui arrive, qui subit, déchiré qu’on l’arrache à ceux qu’il aime. Scénettes dialoguées et jouées version Nouvelle Vague, course dans Paris à la À bout de souffle, chants, danses, gags décalés façon Jacques Demy, le film s’empare de tout le cinéma qui l’habite pour déjouer le drame et le détourner. Fait de bric et de broc, hétérogène, La guerre est déclarée rebondit là où on ne l’attend pas, détourne les images comme les clichés. Et Roméo et Juliette de jouer leurs angoisses. Et Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm de surjouer certaines scènes. À la tragédie de la maladie, à la souffrance, la passivité, la fatalité, le film, tout entier, par sa narration, son rythme, ses personnages, ses inventions, vient opposer le mouvement comme joie, comme jeu, comme volonté. Et parce que cela passe à travers l’énergie des corps en marche, parce que cela passe à travers le désir de vie, que ça ne parle que pour jouer, le film réussit magistralement à éviter tous les écueils de son sujet. Une belle leçon de vitalité, d’insoumission et de cinéma.

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