Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2000
Mots-clés : critique de cinéma
 

La Jouissance des hystériques de Jan Bucquoy


Jan Bucquoy fait du cinéma

Journal intime, carnet de notes filmées, La jouissance des hystériques de Jan Bucquoy, quatrième volet de La vie sexuelle des Belges, voit précisément ce même auteur se mettre en scène lors du tournage d'un de ses films.
Auditions, préparations, répétitions, scènes champêtres au bord de la Semois, lui sont autant de prétextes pour stigmatiser notre soif d'amour et de chambardement et remettre à l'ordre du jour un tandem détonnant qui, depuis la fin des années septante, passe pour un archaïsme de l'Histoire : le Sexe et la Révolution.
Et Jan Bucquoy de suivre Jan Bucquoy au prise avec ses comédiennes, tentant de lier ses désirs sexuels et sa carence affective en une même provocation à la vie débridée et se faisant jeter systématiquement comme une incongruité amoureuse. Et Jan Bucquoy d'écouter Jan Bucquoy au café, dans un théâtre, lors de la présentation d'un autre de ses films, essayant de faire partager à un public indifférent, son dégoût de notre société, sa haine du salariat et des patrons, rappellant à tout moment la nécessité d'en finir avec cette misère du spectacle et de la marchandise.
Et de truffer son film de citations de Debord, Lacan, Marx comme autant de repères d'une façon de comprendre et d'éradiquer cette douleur qui nous voit sans amour, sans désir, anesthésié dans l'ennui d'une vie dominée par l'argent.
Pour certains rien de très nouveau, de très actuel, dans cette référence à une théorie de la révolution qui a déjà montré ses limites et l'on comprend que ses comédiens, son équipe, jusqu'aux spectateurs de ses prises de parole, l'abandonnent progressivement, ne trouvant dans ses propositions de coup d'état et de prise de pouvoir, guère de quoi nourir leurs rêves de Grand Soir.
Et quand en fin de film, Jan Bucquoy se retrouve seul, desesperado d'une cause sans soutien, on peut craindre que La jouissance des hystériques ne se résume à cette nostalgie pathétique, ce constat tristounet et démobilisateur de la fin d'une utopie, aujourd'hui vouée aux poubelles de notre incapacité à changer.
Or il n'en est rien. Cette nouvelle version de La vie sexuelle des Belges a quelque chose de tonique, de vivant, de dynamitant qui tient pour l'essentiel dans la personnalité de Jan Bucquoy. Jouant de ses contradictions (voir Jan Bucquoy en réalisateur-patron, c'est vivre les limites dans lesquelles chacun d'entre nous est obligé de se débattre) comme autant de tremplins pour briser les images de nous-mêmes où nous nous perdons, lui le premier, il ridiculise à grand renfort de dérision tous les emballages révolutionnaires pour affirmer qu'au coeur de notre désir de changement, seule la passion importe, qu'elle seule nous tient debout, vivant, prêt à tout.
Derrière le désespoir, la solitude et cette lucidité naive de Jan Bucquoy acteur, il y a l'engagement passionnel de Jan Bucquoy réalisateur et cette flamme irréductible qui pousse à l'incendie iconoclaste et rappelle la beauté éphémère des feux d'artifice. C'est elle qui traverse tout le film, le porte et nous emporte, rendant dérisoire toute critique et vaine, toute rationalisation du comment et du pourquoi faire la révolution.
Avec La jouissance des hystériques, Jan Bucquoy signe un film drôle et un drôle de film, où il a pu trouver la forme qui correspondait exactement à l'enjeu de son propos. Conjuguant le cinéma à la première personne du singulier, celle de tous les individualismes qui ne marchent pas au pas, il filme en liberté, sans morale ni loi, avec cette sincérité qui ne rend des comptes qu'à l'émotion et cet humour corrosif qui est sa façon à lui de ne pas accepter l'inacceptable.
Et quand le film se termine, il nous reste cette présence de Jan Bucquoy comme une contagion chaleureuse avec ce goût irrépressible d'oser vivre l'impossible ici et tout de suite.

 

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