Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/1998
Mots-clés : tournage,
 

La Promenade de Peter Aerts

Elle a des shoes à semelles bizarres, genre Spice Girls, des Buffalos ou des Knowbot, allez savoir! Elle a des cheveux blonds bouclés, un pantalon cargo à larges poches sur le côté et elle déploie un parapluie aux couleurs bigarrées sur la tête de Peter, le gamin qu'elle coache. A côté d'eux, la maquilleuse sort un paquet de clopes et un zippo (le briquet du cinéma et du G.I.) distribue le poison généreusement autour d'elle et l'allume. On est dans la banlieue de Halle, sous un ciel gris aux nuages menaçants, une atmosphère à la Hugo Claus, un peu glauque. Philippe Guilbert, le chef op, cadre sur son Arriflex SRII, Gérard Aerts (André Bayens), le père rejoint par Peter (Igor Jottrand), son fils. Ils marchent le long de maisons grises avec de petits jardinets dans lesquels sont plantés des nains et des chiens en plâtre et autres bizarreries. Face à eux, la caméra enregistre la scène avec un mouvement de travelling arrière, lent au début et qui accélère sa vitesse ensuite de manière à terminer en plan large.
Marie-Ève de Grave, la jeune réalisatrice de la Promenade de Peter Aerts, sapée western dans un long imper vert genre Il était une fois dans l'Ouest, dirige les deux comédiens au feeling. A André Bayens qui joue Gérard elle explique le sentiment de solitude qui anime son personnage. Il capte, se voûte et marche en prenant un air un peu défait. Avec Igor Jotterand elle joue la partition ludique avec beaucoup de doigté, pour lui faire oublier la fatigue, lui dire que cette réalité est ressentie par Peter comme tellement opressante qu'il s'en évade en s'inventant des petites histoires. On met au point la direction du regard de chacun et le plan se tourne. Un avion déchire le ciel. On retourne et sitôt après la pluie tombe, d'abord un fin crachin, puis à gros bouillon, on en prend plein la face, ça crépite sur le sol et dans le crâne, en boucle, des Halle-bardes !

©JMV

"J'ai choisi cette nouvelle d'Hugo Claus, nous confie la réalisatrice, parce que cinématographiquement elle me permettait d'exprimer des choses qui me sont proches. Il s'agit de trois êtres : le père, la mère et le fils, qui sont enfermés dans leurs solitudes respectives. C'est ça le sujet : la solitude à trois dans une famille. On découvre Peter, un enfant, et Gérard, son père, à l'occasion d' une promenade qu'ils effectuent ensemble. Je me suis appuyée sur Peter, qui est le personnage principal. Tout le film s'est construit autour de son point de vue. L'enjeu est là, autour de l'univers de cet enfant.
Le film commence par une scène de dispute entre les parents à la suite de laquelle le père s'en va. J'avais envie qu'elle soit traitée comme telle : avec de la violence, des temps forts. Cette première scène est très découpée. Il fallait que ce soit suffocant, opressant pour qu'on se retrouve dehors, et que l'extérieur prenne une autre signification, pour qu'on aille vers quelque chose de plus zen, de contemplatif, où le temps prend de l'importance. Dans la dispute le temps n'a pas d'importance (c'est un éclat), par contre dans la promenade on est dans un temps réel qui s'écoule de manière indéfinie.
On découvre l'espace extérieur en même temps que les personnages. Ils sont traités en plans-séquences, alors qu'au tout début on est dans des plans plus découpés. Dans les scènes où il y a beaucoup de dialogues on utilise le champ contre-champ. Quand il y a moins de dialogues, qu'on est plus dans le silence et dans la marche, on a opté pour des travellings plus larges de situation et de lenteur. Et puis il y a les trois visions de Peter (trois scènes oniriques), qui expriment ce qu'il ressent au fur et à mesure de la promenade.
Il y a deux niveaux de narration, dans la mise en scène, deux vitesses qui s'entrecroisent. Je commence lentement, c'est la promenade, de la maison jusqu'au retour. Puis il y a la vision de Peter, plus subjective, plus singulière, faite de sensations, de détails. On est dans le sentiment, le vécu, le ressenti, dans quelque chose de plus immédiat. J'aimais bien travailler ces deux niveaux-là.
Le parti pris était de faire quelque chose qu'on ne puisse pas situer, d'intemporel. La nouvelle se passe en 1956. Comme j'ai pas vécu les années 50, je me suis servi de mon enfance et de mes souvenirs propres, des années 75-80 (j'avais dix ans à cette époque-là). On s'est demandé comment traduire visuellement cela et on a opté pour la désaturation des couleurs, le sans blanchiment qui est une opération de laboratoire : on superpose une image noir et blanc à un image couleur, ce qui a pour effet de la contraster et de la dramatiser et donc de l'ancrer très fort dans le réel. Je trouvais que c'était bien par rapport à ce que j'avais envie de montrer. Exception faite pour les trois scènes oniriques qui sont volontairement plus colorées."

commentaires propulsé par Disqus