Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Mots-clés : comédie,
 

La Rançon de la Gloire de Xavier Beauvois

Le 25 décembre 1977, Charlie Chaplin décède à Vevey, en Suisse. Trois mois plus tard, son cercueil est subtilisé, et une rançon est réclamée auprès de la famille. Sur la base de ce tour de passe-passe surréaliste, Xavier Beauvois brode une comédie douce-amère aux airs de fable de Noël. Et pour s’attaquer à un genre encore inexploré dans sa filmographie, il convoque une série d’ingrédients imparables : une paire d’acteurs savoureux, un fait divers aussi improbable que véritable et le fantôme bienveillant d’une figure mythique et originelle du cinéma burlesque.

La rançon de la gloire de Xavier BeauvoisRoschdy Zem et Benoît Poelvoorde campent un duo solide et en miroir. Au sérieux d’Osman répond l’espièglerie filoute et maladroite d’Eddy. Ce dernier sort de prison, il est hébergé par son ami et sa petite fille dans leur caravane. Difficile pour eux de joindre les deux bouts. Lorsqu’il devient impossible à Osman de payer l’opération de sa femme hospitalisée, il germe dans le cerveau fantasque d’Eddy une idée de larcin bien saugrenue. Ils vont « demander un service à un ami » puisque Chaplin était « l’ami des pauvres, des sans toit, des migrants ». Xavier Beauvois a voulu « affranchir le film du fait divers » pour n’en garder que la folie légère et la symbolique qui ricoche dans cette aventure de « deux charlots » des temps modernes (le terme a réellement été employé par le procureur du procès et est repris dans la scène du tribunal). Le point de vue reste exclusivement celui des voleurs ; la famille de Chaplin est présente pour alimenter le ressort comique du développement et non pour souligner la possibilité d’une angoisse grandissante. La musique emphatique de Michel Legrand sort d’emblée le récit de son réalisme, et le transpose en « conte féerique ». La prédominance de l’univers musical renforce le clin d’œil au cinéma muet. De plus, l’intervention du célèbre compositeur de Jacques Demy permet de balayer plus largement l’histoire du cinéma et d’ouvrir le film à toute la verticalité d’un héritage cinéphilique.

Si Xavier Beauvois emprunte les voies classiques de la comédie, il prend aussi un malin plaisir à n’en faire qu’à sa tête. Il s’offre le loisir de la rupture et n’est pas forcément là où on l’attendait. La clé de voûte du film, le vol du cercueil, n’envoie pas le coup de pied vif et efficace qui entraînerait la précipitation des événements. Elle est au contraire relativement dépourvue de suspens ; la scène prend ses aises, s’étire. Durant dix minutes, le spectateur se retrouve englué dans tout ce que l’action a de trivial et laborieux. Et Beauvois s’en amuse. Il laisse aussi la part belle à l’improvisation et cède l’espace aux comédiens pour une séquence de danse suggérée par Poelvoorde. Quartier libre, la caméra tourne et le tandem se lâche. Le déhanché farcesque d’Eddy semble laisser de glace un Osman bougon, qui finira pourtant par se lever et s’oublier dans un délicieux balancement de Baloo pince sans rire. Scène-bulle venant aérer un récit qui manque parfois un peu de souffle.

La Rançon de la Gloire de  Xavier BeauvoisPlus loin, Beauvois ouvre une trappe et fait trébucher le spectateur dans une histoire parallèle, celle de la rencontre du personnage d’Eddy avec un cirque venu s’installer en ville. L’histoire prend des détours, serpente comme bon lui semble dans de poétiques chemins de traverse et n’a que faire de tendre son intrigue sur le fil. Cette seconde narration est tout aussi essentielle que l’initiale. Le personnage de Poelvoorde y prend sa densité, multipliant les facettes. Ses failles se muent en tremplin. Le loser gauche et tendre se réalise enfin en entrant sous le feu des projecteurs en peau de clown. Belle métaphore assumée par Beauvois du pouvoir démiurgique du cinéma : « Le cirque et le cinéma donnent accès à un monde sans autres limites que celles de l’imagination. C’est sublime. C’est aussi éphémère. Le cirque arrive quand il veut, il transforme la ville et puis s’en va. Dans mon film aussi il débarque à l’improviste. Il fallait que le spectateur soit dérouté par cette irruption. » Par cette consécration, Eddy devient le double du réalisateur, son empreinte autobiographique. Xavier Beauvois s’est extirpé du monde ouvrier dans lequel il est né grâce au cinéma et sous l’égide de Jean Douchet. La figure protectrice de Chaplin planant sur les aventures de nos deux comparses rappelle donc la tutelle de Douchet et son influence sur le parcours de Beauvois. Dans son Autre Histoire du Cinéma, le critique mentionne la dimension marginale de Charlot. Dans chaque scène, chaque plan, il est coincé dans une mauvaise position, il n’a pas de situation et doit se la créer. Chez Chaplin, il s’agit pour le personnage de « trouver une place mais d’une certaine façon il sera toujours déplacé ». Charlot, Eddy et Beauvois dialoguent donc à travers cette même quête et les frontières entre eux sont poreuses. Douchet évoque aussi la « chorégraphie incessante » de Chaplin qui, par le mouvement continuel, réussit à « retourner les situations à son avantage ». Sa dernière danse posthume impulsée par nos deux éclopés fera dire fièrement à son majordome : « Monsieur est de retour sur le devant de la scène ».

L’acte sacrilège d’Eddy et Osman est à la fois ultime transgression et pied de nez digne de son inspirateur. Le film trace sa route entre farce polissonne et hommage respectueux. Il se glisse dans une structure classique et bien rodée pour n’en faire que mieux l’école buissonnière. À l’image de ses personnages qui essaient de se ranger mais envoient tout valser, Beauvois est un réalisateur qui tente la posture de l’élève modèle mais préférera toujours les incartades joyeuses du sale gosse.

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