Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Décembre 2012
Mots-clés : agriculture, documentaire,
 

La terre amoureuse de Manu Bonmariage

Les derniers sioux des Ardennes enchantées

Au moment où les agriculteurs vont batailler sur les marches du Parlement, où Jean-Jacques Andrien se penche avec beauté sur leur vie et les mutations/convulsions du monde moderne, Manu Bonmariage a empoigné lui aussi sa caméra pour aller filmer, dans les Ardennes, quelques familles amoureuses de leurs vaches, accrochées à leur territoire, écrasées par la violence de politiques communes qui leur sont imposées. En quelques visages, en plusieurs paysages, Bonmariage filme avec chaleur un monde très riche, très divers, qui lutte, se débat, se révolte ou fait son bonhomme de chemin, mais des familles qui résistent et avancent, « les derniers paysans des Ardennes profondes », comme une espèce en voie de disparition. Des cowboys solitaires, des hobos isolés, les derniers sioux assiégés par l’économie européenne et sa cavalerie de résolutions. Saisis à la volée et balancée avec vigueur à notre regard.

La terre amoureuse s’ouvre au générique sur ce carton : « Un vrai film ardennais de… ». Tiens, question, ce serait quoi alors un faux film ardennais ? Et d’ailleurs, puisqu’on en parle, qu’est-ce qu’un film ardennais ? La réponse est là, dans l’épaisseur des images, la vivacité de cette caméra, l’énergie qui s’en dégage. Un vrai film ardennais semble être un film qui plonge les deux mains dans le cambouis des emmerdes de paysans, et les deux pieds dans le désir ensorcelant d’une terre amoureuse. Car la terre est amoureuse en Ardennes, paraît-il, elle est comme une femme, disent-ils tous, ou chantent-ils, plutôt, dans leur espèce de rock d’église irrévérencieux et surchauffé, une femme qui veut être ensemencée, une femme pleine de désirs et persévérante quant à ce qu’elle veut, qui ne se laissera pas abandonner. Et Bonmariage de formuler ainsi sa question, leur question : « Mais comment vivre cette passion de la terre quand c’est la terre elle-même qui disparaît ? » Que la possibilité même de l’aimer, d’en vivre, de l’ensemencer, est menacée ?

Manu Bonmariage n’y va pas par quatre chemins. Il ne fait pas de longs plans esthétiques sur la campagne embrumée. Son propos n’est pas là. Caméra au poing, au corps, Bonmariage y va, il est là, levé aux aurores pour prendre le café avec l’un, pour capturer ici la première traite des vaches. Il pose ses questions, n’efface pas sa présence, saisi des mises en scène, des interrogations, des dénuements. Sa caméra est en sillage, elle suit, elle bouscule. Il est là, un corps qui avance dans le réel, qui s’en coltine la pesanteur, la rugosité, la lourdeur, mais aussi la beauté, la joie, les éclats. Dans son refus de toute sorte de bucolique, avec sa musique rock qui vient faire vibrer soir et matin, dans cette caméra chaotique qui tente de saisir des morceaux d’une réalité éparse, Bonmariage véhicule la même énergie qui agite ceux qu’il filme. Et particulièrement cette figure centrale et patriarcale de La terre amoureuse, pivot de toute une famille, Daniel Lambotte, personnalité tonitruante et attachante, chaleureuse et colérique, bulldozer bosseur amoureux des femmes, des vaches et de son exploitation qui fait sa fierté, ses angoisses, ses questions - son beau souci.

Plus que des modes de vie en voie d’extinction, Bonmariage filme des choix de vie qui s’avèrent désormais (et presque malgré eux) plus ou moins radicaux. Pour certains, ces paysans sans enclos, sans étable, qui baladent leurs vaches comme ils l’entendent, c’est presque un nomadisme sur une terre entière qui semble leur appartenir. Pour d’autres, ces vaches qu’ils aiment et qui leur demandent tant de boulot, comment les rentabiliser pour réussir à se battre, à faire face, à tenir tête ? Pour continuer donc. Pour d’autres encore, c’est toute la question de leur vie familiale et amoureuse qui est en jeu, dans l’isolement qu’ils ont choisi et leur dur labeur. Ces hommes humbles ou forts, riches ou plus pauvres, luttent encore, ne serait-ce que parce qu’ils vivent là, toujours, et aspirent, assiégés, éreintés ou insouciants, à continuer, encore. Appétit de vivre, d’amour, d’argent, de chants, de fièvres et de musiques, dans ces Ardennes lointaines, voilà tout ce que le cinéma de Bonmariage vient convoquer à travers ces hommes et ces femmes dont il capte les aspirations et la soif inextinguible de liberté. 

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