Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
Janvier 2003
01/01/2003
 

La Trilogie Belvaux de Lucas Belvaux

Derrière les apparences, la diversité

Jamais l'année cinéma n'aura mieux commencé qu'avec Un couple épatant, Cavale et Après la vie, le triptyque de Lucas Belvaux que vous pourrez voir au cinéma Vendôme. C'est une aventure pleine de peps auquel le spectateur est convié. Qu'on en juge les trois films nous content une histoire déclinée en 3 genres : thriller, comédie, mélodrame. Du jamais fait et du jamais vu.
Lucas Belvaux, le réalisateur (qui est aussi acteur) ne vous est pas inconnu, vous avez sans doute eu l'occasion de découvrir il y a quelques années Pour rire (lien), un film qui réunissait Jean-Pierre Léaud (plus Doisnel que jamais) et Ornella Mutti. Un film drôle et grinçant à la fois. Nous avons eu l'occasion de découvrir Cavale et Après la vie (nous attendons impatiemment la sortie en salles pour découvrir Un Couple épatant). Nous avons été tenu en haleine du début à la fin. Philippe Simon qui a vu l'ensemble des films vous en parle ets'entretient avec Lucas Belvaux, son réalisateur. C'est bien le moins que nous pouvions vous offrir pour répondre à ce challenge peu ordinaire. Ajoutons que les amateurs de Jazz seront comblés une musique composée par Riccardo Del Fra, contrebassiste qui, naguère, eu la chance de faire partie quartet de Chet Baker !

Récemment, au cours d'une interview, Lucas Belvaux déclarait que pour concevoir et réaliser sa trilogie, il avait mis à rude épreuve ses neurones et que, maintenant qu'il lançait ses trois films dans l'aventure de la diffusion, c'était au tour d'autres neurones que les siennes de se mettre au travail. Et il ne pensait pas si bien dire car sa trilogie apparaît comme un véritable casse tête chinois à qui veut essayer d'en rendre compte. Il y a d'abord cette volonté de faire trois films de fiction en même temps et d'en proposer au spectateur, dans un ordre aléatoire, une vision rapprochée.
Dans un premier temps ce genre de démarche semble purement formelle mais après vision des films, elle soulève une telle quantité de questions ayant trait à la diversité de nos vies que s'y révèlent un point de vue et une réflexion théorique qui sont tout sauf gratuits. Ensuite il y a cette idée que les personnages principaux d'un film sont les personnages secondaires des deux autres avec cette conséquence que des séquences identiques se retrouvent dans les trois films mais vues à partir de personnages différents. A nouveau nos idées préconçues sont rapidement mises en déroute. Là, où l'on redoutait la répétition, voire l'essoufflement, les options de mise en scène de Lucas Belvaux proposent un jeu jubilatoire sur la réalité et les apparences, qui éclate le cadre étroit de la fiction et nous emballe par ses rebondissements permanents. Enfin il y a cette décision de raconter, à partir de personnages communs, trois histoires différentes en les traitant différemment. Non seulement notre approche et notre appréciation des personnages change de film en film mais Lucas Belvaux multiplie les univers émotionnels où ils évoluent en traitant chaque film selon un genre particulier : une comédie, un thriller et un mélo. Avec cette difficulté d'écriture qui consiste à assurer la cohérence et l'unité de chaque genre à partir de personnages et de séquences qui sont communs aux trois.
Véritable tour de force narratif où tous les éléments qui interviennent généralement dans l'élaboration d'un film, ici mulpitipliés par trois, se répondent et se mélangent en une formidable métamorphose qui n'a pas fini de nous intriguer. D'autant que nous restons longtemps sous l'effet de ce phénomène étrange, qui nous fait apprécier d'autant mieux l'histoire de chaque film, que nous nous passionnons pour celle qui fonde la trilogie, c'est à dire la mise en scène qui organise les trois récits. Puzzle cinématographique, déconstruction et reconstruction des récits, spirale affolante des mises en fiction qui s'emboîtent telles des poupées gigognes, contaminant les autres films de leurs mises en abîme se répétant à l'infini, le trilogie de Belvaux est le lieu imaginaire de toutes les histoires possibles. Chaque séquence de chaque film fait naître de nouvelles fictions, propulse de l'arrière plan vers le devant de la scène de nouveaux personnages qui, potentiellement peuvent devenir personnages principaux et s'accaparer ainsi le récit du prochain film.
A ce stade la quantité d'histoires que le spectateur est appelé à imaginer indique clairement combien l'histoire en elle-même a peu d'importance, combien elle ne fait que renvoyer à la seule fiction de celui qui regarde et raconte et combien c'est son art de la mise en scène et son point de vue qui ici importe. Ainsi si l'on suit l'ordre de projection des trois films choisi par Lucas Belvaux et si l'on s'arrête au premier : Un couple épatant, nous avons là une comédie bien faite et bien ficelée. Pris indépendamment de la trilogie, Un couple épatant est un divertissement réussi qui suscite le rire à partir de l'éternel quiproquo de qui trompe qui. Cécile et Alain vivent ensemble depuis plus de vingt ans et donne l'image sociale d'un couple solide et toujours amoureux. Alain se croyant atteint d'une maladie mortelle cache à Cécile ses nécessaires visites médicales pour ne pas l'inquiéter. Cécile découvre qu'Alain lui cache quelque chose et laissant libre cours à sa jalousie demande à Pascal, un flic et le mari de sa copine Agnès, de surveiller son mari. Alain découvre que sa femme voit un autre homme, Pascal, et le suppose son amant et voila la grande machine des faux semblants mise en branle et chaque personnage de courir après une vérité qui lui devient de plus en plus insaisissable.
Filmé très dépouillé, sans effet de style, privilégiant sans cesse le jeu des comédiens et la force des situations, Un couple épatant développe un type d'écriture tout en syncope et ellipse répondant parfaitement au traitement d'une comédie et met en place comme si de rien n'était les personnages, les situations voire les thématiques (jeu sur les apparences, facettes multiples d'un même personnage, parcours individuels tissant le récit d'une communauté) que l'on va retrouver dans les autres films de la trilogie. Pourtant voir Un couple épatant comme un film en soi reste difficile. Sa place dans la trilogie fait que nous sommes sans cesse intrigués, excités par ce qui se devine de l'aventure future. Chaque personnage secondaire, chaque ellipse dans le récit entraînent questions, suscite un intérêt qui dépasse la simple problématique du film. Bien sûr ce sentiment s'installe progressivement, au fur et à mesure que nous succombons à la mise en scène de Lucas Belvaux qui subtilement nous invite à boucher les trous de son histoire, à occuper les non-dits de son récit.

Avec le film suivant, Cavale où l'on retrouve Jeanne une amie de Cécile, Agnès la femme de Pascal et Bruno son amant supposé comme personnages principaux, la magie propre à la trilogie opère et se développe magnifiquement. Thriller sans temps morts pour une vie pleine d'entraves, Cavale raconte la fuite éperdue d'un terroriste, Bruno, style C.C.C. mâtiné d'Action Directe qui tente de renouer avec son passé après quinze ans de prison. Le monde a changé et ses amis et contacts ne sont plus dans la problématique révolutionnaire qui anime toujours Bruno. Ainsi Jeanne, son amie et militante d'alors ne veut plus avoir affaire avec lui et Jacquillat, truand local et ancien associé de Bruno, le donne à Pascal, le flic un peu pourri à qui Jacquillat fournit de la came pour sa femme Agnès, toxicomane incurable. Durant sa cavale Bruno rencontre Agnès qui va le planquer dans le chalet de montagne de sa copine Cécile.
Règlement de compte, vengeance, enquête policière, rien ne manque pour faire de Cavale un thriller percutant au montage haché, à l'écriture heurtée et au jeu des comédiens feutré et retenu. Et pourtant très vite notre intérêt dérive comme on se souvient d'Un couple épatant. On abandonne cette condamnation du terrorisme, parfois un peu trop simpliste pour se laisser subjuguer par la diversité des vies que Belvaux fait se croiser et se rencontrer. Les personnages d'Un couple épatant s'éclairent différemment, les situations déjà vues, se voient autrement, le premier film contamine le second, bouscule nos repères, nous entraîne à imaginer d'autres vies, d'autres parcours pour les personnages comme si les réponses qu'apporte Cavale aux non-dits d'Un couple épatant, créaient à leur tour de nouvelles questions, comme si les trous du premier film bouchés par le second, ils s'en ouvraient d'autres, là où l'on croyait avoir tout compris.

A ce stade les questions théoriques de comment aborder la trilogie n'ont plus cours. Il suffit d'y entrer de plein pied pour être complètement séduit et ravi par ce jeu de miroir où le particulier et le général, les causes et les effets se multiplient à l'infini en une dialectique ludique qui met au centre de son propos le plaisir de jouer et de s'émerveiller des multiples possibilités que l'aventure conçue par Lucas Belvaux propose, suscite et invente sans cesse. Alors le contenu particulier des films s'anecdotise pour laisser place au point de vue et au contenu propre de la trilogie comme système et comme réflexion sur le cinéma et la vie. Aussi avec le troisième film, Après la vie, un mélo un rien pesant où l'on retrouve Pascal et Agnès comme personnages principaux, le pari de Belvaux est gagné car ce qui nous captive, ce qui nous retourne est tout entier dans ce que charrie et anime la trilogie.

Bien sûr on suit l'histoire d'Après la vie, la rédemption de Pascal qui de flic pourri tente de retrouver un peu de dignité, on participe au douloureux combat d'Agnès contre la drogue et à son étrange relation avec un homme en cavale, Bruno, on replonge avec plaisir dans le chassé croisé amorcé avec les autres films en retrouvant sous un autre jour l'histoire de Cécile ou celle de Jeanne, en voyant réapparaître Jacquillat ou François. Bien sûr on reste sensible à l'écriture de Lucas Belvaux qui ici s'étire en longues respirations tendues, répondant à la logique du mélo, puis se brisent, respectant le principe général des ellipses et des syncopes.
Mais à présent la trilogie est au centre de toutes les lectures possibles et elle nous libère de cette vision convenue de ne voir dans un film qu'un objet, un produit singulier. Nous avons quitté le monde bien réglé de la fiction clé sur porte pour retrouver celui passionnant de l'invention de notre propre histoire. Et ce n'est pas la moindre qualité de Lucas Belvaux, qu'à partir d'un matériau à l'idéologie somme toute conventionnelle, (il ne serait pas difficile de réduire Un couple épatant à une défense du couple, Cavale à la condamnation du terrorisme et Après la vie à l'acceptation de la rédemption) de nous avoir proposé une oeuvre d'aujourd'hui, critique et forte, proposant là où le consensus impose sa pensée unique, une éloge de la diversité.

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