Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

La vie d’une autre de Sylvie Testud

De la différence comme soi-même.

De Sylvie Testud, cette étonnante silhouette du cinéma français, aux cheveux fous, au corps androgyne, à l’énergie farouche et sautillante, donc, de Sylvie Testud, on ne s’attendait pas à ce film-là. La star Binoche, Mathieu Kassovitz, l’ancien beau gosse d’Amélie Poulain, et ce récit adapté d’un roman de Frédérique Deghelt, personnage un peu touche-à-tout de la vie culturelle française… Pour son premier long métrage, le cocktail semblait bizarrement trop académique pour cette comédienne qui s’est taillée une image de garçon manqué un peu braqueuse… Sylvie Testud s’était-elle transformée en réa plan-plan du showbiz parisien ? Et bien, non, pas du tout. Fin, frais et doux-amer, La vie d’une autre est un premier long métrage réussi et émouvant.

La Côté d’Azur en plein été, son ciel bleu, ses cigales, sa mer étale… Marie a 25 ans, elle vient de rencontrer son futur patron et elle s’éprend de son fils Paul qui le lui rend bien. Tout lui sourit et l’avenir semble radieux. Mais au réveil d’une belle nuit d’amour, Marie atterrie sur un lit immense, dans un appartement parisien horriblement luxueux, elle a 15 ans de plus, un fils qu’elle ne connaît pas, une carrière internationale qu’elle a oubliée et un mari, le même Paul, qu’elle est sur le point de quitter. Quinze années tombées dans l’oubli au bout d’une nuit magique.

Dans un Paris ensoleillé, légère et déboussolée, Marie s’apprête à fêter son anniversaire sans être tout à fait sûre de qui elle est, découvrant sa vie comme sa maison, et s’exclamant devant son compte en banque, passant des larmes (c’est qu’elle vient de découvrir ses rides) aux rires, « J’ai du fric ! J’ai plein de fric !! »… Au pied du lit, donc, une autre vie comme un nouveau jouet.

À la recherche de son histoire, Marie se dépêtre, observe et réintègre son monde. L’enquête, peu à peu, se double de l’échéance d’un divorce qu’elle ne désire plus. De ce qui lui est vraiment arrivé, très peu est dit. L’essentiel est dans ce qui la traverse, corps en mouvement agité d’émotions, qui arpente sa nouvelle existence comme une scène de théâtre où elle doit jouer son propre rôle. Car, hormis son fils qu’elle enchante, personne ne tolère cette nouvelle Marie. Alors, la jeune fille légère aux imprimés à fleurs, maladroite et décalée, troque ses baskets pour des talons. En vitesse accélérée, elle réintègre une vie qu’elle n’a plus choisie, errant des couloirs lumineux de son appartement aux bleus-froids de la Défense où elle incarne la réussite sociale. Lentement, elle se met en scène dans un faire semblant maladroit et, à mesure que cette vie s’avère un cadeau empoisonné, de plus en plus tragique... C’est que, réintégrant sa vie, Marie souffre d’être enfermée dans le personnage qu’elle a façonné. De ce qui fait l’intime différence de Marie, tout a été perdu dans l’ascenseur social. Tout le film, porté par la radieuse Binoche, se construit en va-et-vient  sur cet écart, celui d’un corps singulier, vivant et traversé, qui se heurte aux murs d’une vie hiératique et mortifère figée par la vie publique. Si au réveil, elle a oublié qui elle est, elle se souvient brusquement de ce qu’elle a été, donc.  Et tout, c’est-à-dire soi-même, est à réanimer.  

Ce n’est pas la moindre des qualités de ce premier long métrage d’être d’une étonnante légèreté. Car si son pitch se prête à bien des situations pittoresques et comiques, il pouvait tout aussi bien valser dans le drame à chaque sortie de scène... Or, magistralement, Testud (et pour beaucoup grâce à Juliette Binoche, dont on n’a pas fini de dire, qu’elle agace ou émerveille, qu’elle est l’une des plus grandes actrices de sa génération), réussit à le faire tout doucement évoluer de l’incongru joyeux vers une mélancolie plus grave, qui se teinte lentement d’un tragique banal et poignant. Comédie parisienne, drame intimiste, satire sociale et conte existentiel, La vie d’une autre avance, sans un accroc, à la fois tendu et fluide, ténu et illuminé par Juliette Binoche. Avec beaucoup de maîtrise - et de foi dans son personnage -, travaillant les lumières chatoyantes et contrastées, modulant la fluidité de sa caméra, scrutant les visages, accompagnant à chaque pas son personnage silencieux et bouleversé, Testud construit un film d’une facture plutôt classique où elle instille énergie et drôlerie, quelques doses d’inquiétantes étrangetés, et pas mal de douleurs sourdes. Si certains comédiens sonnent un peu faux, si le flashback, au début du récit, n’est pas tout à fait crédible, si la Défense a des allures de boîte en verre artificielle et que l’appartement du couple semble le décor témoin d’un quelconque Salon de la Déco, tout accrédite la légère impression d’irréalité qui traverse cette histoire. Car l’enjeu est là, de revenir à la puissance des corps et des désirs, loin des scènes publiques et des enjeux sociaux où se déréalisent les êtres singuliers. Délicatement et, malgré tout, joyeusement...

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