Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/06/2002
Mots-clés : critique de cinéma
 

La vie politique des belges de Jan Bucquoy


D'utilité publique

 Dernier opus en date de la grande saga cinématographique que Jan Bucquoy consacre depuis dix ans à la belgitude (et à la jouissance des hystériques), la Vie politique des Belges suit le parcours de deux listes alternatives durant la dernière campagne des élections législatives et européennes, en 1999.
Le choix de ces listes n'est évidemment pas dû au hasard. Elles ont en commun leur petite taille, leur caractère nouveau et leur discours légèrement discordant dans le concert symphonique de la partitocratie électorale. Sur l'échiquier politique toutefois, elles se situent à l'opposé l'une de l'autre.

À ma droite, Vivant, coaché par Roland Duchâtelet, un économiste un peu illuminé dont le programme s'articule autour de la proposition du revenu universel garanti à tout citoyen. Duchâtelet a, il le dit lui-même, consacré d'importants moyens financiers à « lancer » « son » parti comme il a déjà « lancé » par le passé plusieurs entreprises. Vivant se veut donc extrêmement professionnel, entrelardant son utopie sociale de discours économistes et rentabilistes du meilleur aloi boursier.
À ma gauche, Tarte, fondé par Noël Godin, Robert Dehoux et Philippe Simon, venus semer la pagaille dans la comédie du pouvoir. Ils revendiquent n'avoir aucun programme, ne représenter personne et promettent, en cas de succès, d'être totalement irresponsables. En filigrane est posée la question d'une nécessaire refondation des rapports sociaux sur d'autres bases que celles induites par notre modèle dit « civilisé ».
L'opposition est savoureuse.
Bucquoy la cristallise autour du rapport à l'argent et au travail. Si les deux partis sont d'accord sur la volonté de changer la mentalité générale quant à la place prépondérante de l'argent comme guide et moteur des actions, ils ont des raisons bien différentes.

Chez Vivant, c'est pour libéraliser le travail. En bonne place dans leur programme, l'abolition de l'impôt sur le revenu, remplacé par une augmentation correspondante de la TVA (tiens, la même idée qui figurait dans les projets du « présidentiable » Le Pen ...). Au parti Tarte, par contre, on se refuse à toute concession par rapport à l'économie, et on rejette la valeur travail au point de défendre consciemment un projet électoral voué à l'échec. En effet, militer pour le promouvoir, par exemple en collant des affiches, c'est déjà travailler, et donc aller contre sa propre idéologie. À la place, l'incitation à réviser notre conception même de l'existence en prônant la révolution absolue et la réalisation de nos désirs les plus fous. En guise de bannière, les devises « Qui peut puisse » et « Le train train quotidien va bientôt dérailler, qui veut rester dedans n'a qu'à bien s'accrocher ».


Dans un style très Striptease (caméra à l'épaule, impliquée dans l'action, mais recul du journaliste en position de spectateur; longs plans-séquences, scènes juxtaposées et présentées sans commentaire, goût marqué pour l'anecdote et le pittoresque,...), le documentariste suit les militants des deux partis. D'un côté, une campagne menée à grand renfort de millions, avec une imagerie proche des partis traditionnels : meetings au cours desquels des têtes de liste prennent la parole devant des militants chauffés à blanc, affiches, tracts, etc. De l'autre, des réunions de bistrot où, autour d'un verre de bière ou de vin, on discute ferme sur la société future et la nécessité d'arrêter tout de suite la dégringolade de la qualité de la vie. Bucquoy, auteur toujours intensément engagé dans ses films, se fait d'une étonnante discrétion. Sans doute se dit-il qu'il n'est point besoin d'en rajouter sur la notoriété publique de son amitié pour Tarte. Plus vraisemblablement il se fie au seul poids des images et des mots pour faire passer son message sur l'inanité d'un système électoral auquel il ne croit pas (en exergue au début et à la fin du film, la petite phrase libertaire : « Si les élections pouvaient changer quelque chose, elles seraient interdites depuis longtemps »). Et puis, à la fin, comme s'il ne savait plus se contenir, Bucquoy propose aux deux partis sa propre analyse, encore plus radicale puisqu'il prône le coup d'État et la lutte armée, objectifs sur lesquels il n'est rejoint ni par Tarte ni par Vivant.

L'objectif est louable et le message de Jan passe dans le style de l'auteur : intense, rugueux. Mais, étiré sur une heure trente, tout cela finit quand même par être assez indigeste. Le film est agité, un peu brouillon, et le reportage à chaud manifeste souvent, de façon provocatrice, une indifférence pour la forme qui ne facilite pas sa lisibilité. Toutefois, cela ne justifie pas que l'on jette aux orties l'oeuvre d'un cinéaste pour qui la caméra est avant tout un moyen de se dire tel qu'il est, avec ses forces, ses peurs, ses faiblesses, sa générosité, ses idées, sa conscience, son ouverture au monde et aux autres. Et tant pis s'il n'a pas de sous pour tourner. Et tant pis s'il faut, pour saisir une image sur le vif, sacrifier quelque peu aux conventions de la prise de vue. Tant pis si de sourcilleux censeurs balaient d'un revers de main un objet aussi iconoclaste au nom des conventions discutables d'un cinéma dominant. Le film existe, il est gorgé de vie, il ne demande qu'à être partagé, à élargir le débat d'idées. L'important est là, pour notre société qui étouffe sous la dictature grise du discours univoque. De tels objets, quels que soient leurs défauts, sont des rayons de soleil, d'utilité publique.

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