Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2006
 

La Vie sexuelle des Belges 3 - Fermeture de l'usine Renault à Vilvoorde

La vie sexuelle des belges partie 3 On ne peut parler des films de Jan Bucquoy sans parler de l’homme lui-même.

Depuis la fin des années 60 déjà, Jan Bucquoy, ce petit bonhomme barbu et rondouillard portant une houppette à la Tintin, se définit comme un cinéaste anar et iconoclaste, dont la marque de fabrique est d’abhorrer la monarchie et les institutions en général. Ses méfaits, souvent commis avec son pote Noël Godin, sont devenus célèbres.

Créateur du Musée du slip et du Musée de la Femme, réalisateur de brûlots inoffensifs et drôles, Bucquoy, qui vient de fêter ses 60 printemps est surtout célèbre pour son premier film, le drôle et touchant La Vie Sexuelle des Belges (1994) et sa suite Camping Cosmos (1996). On le connaît aussi pour s’être fait arrêter sur la Grand Place de Bruxelles en train de décapiter le Roi Baudouin, ou plutôt, une statue à son effigie, démontrant ainsi les problèmes de liberté d’expression en Belgique dès que l’on touche à la sacro-sainte famille royale et que l’on hurle « Mort au Roi, vive la République » dans les rues de notre belle capitale. Drôle et de bon esprit, Bucquoy l’est souvent.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’homme a également une très haute opinion de lui-même et de son œuvre, et qu’il aime se regarder le nombril puisqu’il se met en scène en long, en large et sous toutes les coutures dans tous ses films. Un nombril par ailleurs assez gras et peu esthétique, tout comme son sexe qu’il nous montrera ici en long (façon de parler) et en large (encore une fois c’est vraiment une façon de parler) dans une série de petites scènes où Jan, portant un masque de Tintin fait l’amour à sa femme, portant un masque de Milou, uniquement pour justifier le titre de La Vie Sexuelle des belges n°3. Bref, comme le définit sa fille Marie : « Jan est un post-soixante-huitard retardé qui vient après te faire un discours réactionnaire ».

Jan Bucquoy, un personnage con et sympa dont les films, le plus souvent proche d’un amateurisme revendiqué nous revient en DVD avec la sortie des épisodes 3 et 4 de sa saga de La Vie Sexuelle des Belges, tournés en 1997 et 1998 (il en est aujourd’hui à son dixième épisode avec Les Vacances de Noël, narrant les aventures gloupinesques de Godin à Cannes).

Des DVD qui font la part belle aux frasques de leur réalisateur dans de nombreux bonus à sa gloire. A la gloire d’un vieil anar sympa, stupide, attachant et finalement gentil et qui se revendique comme tel. Le trublion anar le plus connu de Belgique (qui se souvient encore de Jean-Pierre Van Rossem ??? ) se lancerait-il dans le documentaire social pour le troisième épisode de sa saga ? Le titre pourrait le laisser présager, mais évidemment, nous sommes loin ici d’un film des Frères Dardenne. Bucquoy monte aux barricades de l’antisocial avec sa caméra vidéo pour commenter à sa façon bien à lui la fermeture des usines Renault et Clabecq avec en ligne de mire, le principal responsable, le non repentant Louis Schweitzer, décrit par les ouvriers comme « un deuxième Hitler ».

Surprise, abattement et incrédulité dans le Brabant flamand en 1997 : Louis Schweitzer annonce la fermeture de l’usine Renault, une décision irrévocable dans un pays où le riche devient plus riche et où le pauvre devient plus con, mais dans la bonne humeur. Un véritable drame, cynique et inhumain que Bucquoy va illustrer par l’absurde. « C’est la vie ! Les arbres naissent, meurent… Tout comme les plantes, les animaux, les hommes, les entreprises… » Jacques Chirac, à propos de la fermeture des usines. Cette vie et cette fermeture, les ouvriers la refusent dans un premier temps et avec une rage certaine, descendent dans la rue pour se faire entendre. « Le belge, il faut du temps avant de le faire bouger. Mais quand c’est parti, c’est parti ! » Leur mot d’ordre ? Solidarité ! Leur deuxième mot d’ordre ? « Schweitzer, salaud, le peuple aura ta peau ! »

Bucquoy va les suivre, les interviewer, montrer leurs contradictions, leurs doutes, leur naïveté, leur colère, leur bêtise parfois. Car Bucquoy, même s’il se range clairement du côté des ouvriers, ne fait de cadeau à personne. Ici, tout le monde en prendra pour son grade dans un jeu de massacre effectué dans la bonne humeur : les syndicats, les ouvriers, le patronat, Maurice Noël (mais si, rappelez-vous, ce type qui a « besoin d’argent » ), Tintin, Milou, le gouvernement wallon, le gouvernement flamand, les télévisions, le peuple français, les flics, Louis Schweitzer, Jacques Chirac, le capitalisme, la famille royale, les chapeaux de Fabiola, la cérémonie des Oscars…

Personne ne sera épargné. Bucquoy aborde les sujets qui fâchent et sur lesquels il s’est déjà fait sa propre opinion depuis longtemps : à la nécessité d’une révolution il répond par un oui catégorique, incite à prendre les armes et à mener des actions radicales. Il faut le voir devant une barricade de poulets leur demander en gardant son plus grand sérieux, un peu comme le ferait Michael Moore « Allez-vous tirer sur les ouvriers ? » Ce à quoi la flicaille, décrite par Bucquoy comme « les chiens de garde de la bourgeoisie qui protègent l’or du riche » ne répondra que par un silence méprisant, montrant bien toute l’intelligence, la réflexion et la grandeur d’âme que demande ce beau métier plein d’avenir. A la question « il n’y a pas d’officier responsable ici ? », le silence des hommes en bleu vient encore souligner le fait qu’« officier responsable » est un oxymoron qui a la dent dure.

A noter que Bucquoy réussit l’exploit d’être encore moins subtil dans son propos et dans ses images que ne l’est Michael Moore, tout en s’en foutant royalement puisque ce manque de subtilité est ici érigé en véritable marque de fabrique. N’empêche, voir Bucquoy ridiculiser les porteurs d’uniformes aux Q.I. inférieurs à ceux d’une enclume reste un grand moment jubilatoire. C’est un ouvrier qui viendra prendre la défense des guignols en uniformes en démontrant que les flics ne sont pas si différents d’eux : ils ont pris le boulot là où il était. Triste constat d’un pays qui travaille, non par envie, jamais par passion, mais bien « parce qu’on n’a pas le choix ».

Les ouvriers eux-mêmes ne sont pas épargnés : brailleurs, laids, vulgaires, stupides, violents, en colère… humains quoi… Bucquoy montrera également leur capitulation inévitable quand ils reprendront le travail, manipulés par les syndicats proposant « des grèves modérées ». Nous entendons ainsi le commentaire d’un ouvrier déplorant le paradoxe des travailleurs belges, progressistes au boulot et conservateurs aux bureaux de vote. Bucquoy s’en prend également aux télévisions, marchandes de réclames qui ne représentent que le point de vue des patrons et où, pour citer Fox Mulder, la vérité est ailleurs…

Agrémenté de nombreuses images d’archives assez rigolotes et contrastant avec son propos, ce troisième épisode, s’il est loin d’être un chef d’œuvre de réalisation, est, à l’inverse de son réalisateur, extrêmement bien monté, avec beaucoup de bonne humeur et, ce n’est pas une surprise, une grande dose d’anarchie. Meilleur moment ? Un montage d’images de Louis Schweitzer sur la chanson de Polnareff La Poupée qui fait non ! Hilarant ! La bande-son contient aussi des œuvres du même cru comme Potemkine de Jean Ferrat et Ils ont voté de Léo Ferré, une chanson qui montre avec humour la stupidité du peuple français. Bucquoy termine son film avec des extraits d’ Octobre, le chef d’œuvre d’Eisenstein en montage alterné avec les « grands de ce monde » aux funérailles du Roi Baudouin. D’un côté la révolte ouvrière sanglante et engagée, de l’autre des vieilles rombières comme Fabiola et Elizabeth II portant les chapeaux les plus ridicules possibles à une cérémonie pompeuse et ridicule à souhait.

L’anarchiste est, par définition quelqu’un qui se définit contre tout le système et ne propose que des solutions radicales. Ou pire encore, qui ne propose aucune solution. Et Bucquoy de sortir son manuel du vilain petit anar avec un discours tellement radical qu’il est conseillé d’en rire et impossible de le prendre au sérieux. Le but annoncé de Bucquoy ? En finir une bonne fois pour toutes avec le capitalisme, lyncher les politiciens et casser la gueule aux patrons. Rien que ça. « On n’a pas besoin d’emplois, on a besoin de repos » déclare-t-il goguenard et heureux de son bon mot. Appelé à la rescousse, son pote Noël Godin, imbécile-couillon bien connu des amateurs de pâtisseries en rajoute dans le même sens : « Livrons l’assaut aux demeures des riches, armons-nous les uns les autres, mangeons les carcasses des flics, organisons-nous pour ne plus jamais travailler, déshonorons le travail et réduisons les bourgeois en poussière ! »

Bucquoy, ultime provocateur en rajoute encore en déclarant « préférer se trouver du côté des terroristes que des oppresseurs ». Et de passer à l’acte en allant à la recherche de Louis Schweitzer dans son appartement parisien et en reconstituant son « assassinat » avec faux sang en ketchup et images gore à l’appui. Eloquent, stupide, provocateur, con, hilarant… une déclaration qui résume bien Bucquoy, incitateur à la paresse, à la connerie, à l’amour, à la Jupiler et à l’amusement. Il ne faut évidemment pas tomber dans le piège de prendre Bucquoy au sérieux. La violence, toute pâtissière soit-elle n’est pas et ne sera jamais une solution. Si il montre bien le cynisme du capitalisme, si les questions qu’ils posent sont souvent pertinentes, si ses remarques et observations sont souvent loin d’être stupides, le provocateur anar bête et méchant prendra chez lui toujours le dessus dans la bonne humeur généralisée. Et c’est aussi pour ça qu’on l’aime. Ou qu’on le hait. Ou qu’on s’en fout. Et de toute façon, il vous emmerde.


Ce DVD contient en bonus :

-le court métrage de la « décapitation » du Roi Baudouin.
-Bill Gates entarté par Rémy Belvaux.
-les bandes annonces des films de Bucquoy.
-sa filmographie.

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