Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2001
Mots-clés : critique de cinéma,
 

La Ville invisible de Philippe de Pierpont

Topographie émotionnelle
Parler d'une ville, nous la faire voir, sentir et vivre par le biais du cinéma documentaire est une aventure difficile, périlleuse, voire un projet utopique qui bien souvent se clôt sur une absence. Là ou la ville devait apparaître, nous ne percevons que des fragments, des lambeaux, les espaces sans unité d'un paysage urbain. L'aura, le souffle même de la cité reste insaisissable tant la diversité de sa géographie, la variété de ses visages viennent brouiller et nuancer jusqu'à l'éclatement une impression d'ensemble. Le dernier film de Philippe de Pierpont, la Ville invisible, surprend par sa démarche qui se veut à l'opposé d'une approche globalisante et descriptive. Partant de l'idée que chacun d'entre nous possède un lieu secret, un lieu intime ou il se sent chez lui et auquel il appartient, Philippe de Pierpont, pour nous parler de Bruxelles, s'attache à quelques-uns de ses habitants et nous livre les récits de leurs lieux personnels. Kaléidoscope de personnages porteurs d'histoires où se livre la charge émotionnelle d'une ville, puzzle très personnel où s'invente la somme affective de territoires individuels, la Ville invisible se construit au gré des rencontres qui en entraînent d'autres. Des lieux secrets aux secrets des lieux, Philippe de Pierpont s'abandonne à une étrange dérive où ce qui l'intéresse est ce mystère des métissages entre individus et paysages, cultures différentes et modèle unique, émotions et sensibilités différentes. Travail sur la diversité autant que sur l'appartenance et l'identité, la Ville invisible nous livre, là ou l'on s'y attendait le moins, le tissus urbain, la chair vivante de Bruxelles avec une rare densité. Car derrière cette succession de récits sans lien apparent, c'est toute la vérité d'une ville qui apparaît, une ville malade d'elle-même, enjeu d'intérêts qui ignorent ses habitants et où, si chacun prétend à un certain bonheur, celui ci nous semble bien fragile. La réelle habileté de Philippe de Pierpont s'impose alors dans cette façon très particulière qu'il a de nous faire grincer la ville, de nous la faire apparaître hors-champ, comme par défaut, dans ce qu'elle impose de déchirement et de lézardes à ceux qui la vivent. Très construite, jouant de la résonance que chaque histoire, chaque personne entretient avec les autres, la Ville invisible a les qualités d'une fiction réussie. Par des cadres judicieux, par un usage subtil du son et un montage qui respecte la parole de chacun, elle se laisse découvrir en nous prenant petit à petit dans sa toile avec ce malaise qui est avant tout l'expression d'un mal être. On lui reprochera sans doute un humanisme un peu lourd et un traitement de l'émotion par trop volontaire mais comme Philippe de Pierpont rétablit sans cesse l'équilibre entre parcours individuel et émergence de la ville, ces quelques remarques restent périphériques au propos de son film. En final, cette ville invisible nous touche en cela qu'elle nous sensibilise, au-delà de ce lieu bâtard qu'est la ville, à ce quelque part dont nous sommes et que nous créons comme nous l'occupons.

La Ville invisible
Béta-digital, format 16X9, Couleur, 56'
Réal : Philippe de Pierpont. Image : Alain Marcoen. Son : Quentin Jacques. Mont. : Philippe Boucq. Prod. : Derives, RTBF-Bruxelles, WIP.

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