Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/1999
Mots-clés : tournage, rencontre,
 

Le Bal des Pantins

Le Bal des Pantins 
Femmes, Femmes

Séquence
Dinant, à la sortie de la ville, sur une route qui longe les berges de la Meuse. On dépasse le rocher Bayard. Des maisons de villégiature ayant l'air vides (nous sommes en automne et la saison est finie). Quelques rares villas désuètes de ce côté du fleuve. Un bateau se balance à un ponton de bois branlant. Sur un panneau : YCHM (Yacht Club de la Haute Meuse, Port de Waulsort). Sur le côté droit de la route, un camion B&L Lighting et un pick-up de la production sont garés devant le balcon en bois de l'ex-grand hôtel Régnier. Une bâtisse de l'entre-deux guerres. L'entrée principale s'orne de HMI éteints dont les câbles courent sur les escaliers en bois. On pénètre dans le bâtiment par la porte-fenêtre d'une véranda, à travers laquelle on aperçoit un escalier. Au premier étage, la régie et le maquillage, au deuxième, l'équipe de tournage au bout d'un couloir ouvrant sur plusieurs chambres vides, au plafond effrité, pleines de matériel de machinerie. Dans la chambre du fond, à gauche, Roberte (Andréa Ferréol) est assise au bout du lit. Vêtue d'un peignoir léopard à taches grises, sur une jupe bleu marine et un pull mauve, des pantoufles roses aux pieds, elle fait face à une caméra Arriflex BL 35mm derrière laquelle Remon Fromont la cadre.
Elle vient de découvrir en fouillant la chambre un testament dont le contenu la trouble puis la révolte. On fait une prise. "C'était beau, plein d'énergie, mais peut-être un peu trop", dit Herman Van Eyken, le réalisateur, pull rouge sur pantalon noir, casquette beige qui laisse échapper une queue de cheval. Andréa Ferréol refait la prise plus sobrement mais avec la même émotion. "C'est parfait", commente le réalisateur avec un large sourire. Contrechamp sur le testament que tient la comédienne des deux mains. On change de décor. Break autour de gobelets de café. Pendant qu'il refroidit, les techniciens grillent une cigarette vite fait, et plaisantent.

Histoire d'amour
"J'ai voulu raconter une histoire d'amour, nous explique le réalisateur de Sherzi d'Angelo, qui à première vue n'a aucune chance d'aboutir puisque les protagonistes ont des intérêts opposés. Ils se lancent des défis l'un à l'autre mais petit à petit ils se rapprochent et deviennent complices. On découvre par la même occasion que les vrais amis ne sont pas ceux qu'on croit, que les pantins ne sont pas ceux auquel on pense! Le Bal des Pantins est une tragédie moderne mais située dans les années cinquante. L'époque a été choisie pour qu'on puisse entrer plus vite dans l'histoire, la rendre plus accessible. Les années cinquante me paraissaient être un bon cadre pour faire vivre un personnage romantique. Un autre élément que j'ai voulu parce qu'il est romanesque, c'est la vallée de la Meuse, avec ses rochers, ses falaises, ses deux rives et le bac pour passer de l'une à l'autre. On est dans une ambiance d'été indien, ce n'est pas le côté froid de l'automne c'est son côté chaud, les feuilles sont jaunes et la lumière encore belle. Cela étant, je n'ai pas voulu adopter le style des films des années cinquante avec le noir et blanc, etc. Le style du film est d'aujourd'hui, tourné en couleurs avec beaucoup de plans et un montage rapide.
A part le prologue qui se joue en Malaisie, Marcel est quelqu'un qui vient d'une plantation de caoutchouc, juste avant l'indépendance de l'île, lorsqu'on gagnait beaucoup d'argent en une dizaine d'années. Il arrive dans la vallée de la Meuse pour retrouver la fille de son associé avec laquelle il a une question d'héritage à régler. Et il découvre un monde qu'il ne pouvait imaginer en Asie. Ces gens travaillent dans un cabaret où l'on produit diverses attractions, notamment du catch dans la boue. C'est un film sur une famille compliquée dans lequel il y a plein de manipulations comme dans toutes les familles!

Herman
 Je voulais des personnages forts et bien définis. Ce fut le point de départ pour développer l'histoire. Ça m'aide aussi pour la mise en scène et la direction d'acteurs. Le film commence vite, un peu hystériquement en Malaisie, comme une sorte de délire, très court. Pendant le générique on arrive ici dans la vallée de la Meuse et là, c'est plus lent, on entre dans le sujet. Plus Marcel rencontre de gens, plus ça se complique, on entre dans la chorégraphie - un peu dans la continuité d'Achterland, je montrerai le chorégraphe et la chorégraphie - avec une caméra mobile, un peu comme dans une ronde. La structure du film est très circulaire. Le troisième acte est très court avec des plans très rapides, comme dans une tragédie. Raison pour laquelle j'ai choisi Rémon Fromont à la caméra, sans lui je n'aurais d'ailleurs pas fait le film. Aujourd'hui c'était ma première journée avec Andréa et ça se passe bien. Elle est très belle, très instinctive, elle n'aime pas beaucoup répeter, elle aime donner tout de suite tout.

 
 

Andréa
 C'est le premier film que je tourne en Belgique. J'ai beaucoup aimé le scénario, l'histoire, poursuit Andréa Ferreol, je trouve que c'est un grand film d'amour et le personnage de Roberte m'amuse beaucoup. Il a plusieurs facettes et un secret, comme la plupart des personnages de ce film. Tout à coup Marcel, l'homme qui surgit, révèle ce passé douloureux. Il dérange la famille, la communauté, les habitudes parce qu'ils vivent dans un cocon où ils se protègent les uns les autres. Cet homme qui débarque va devenir une grande passion amoureuse pour Loulou, la jeune fille, mais va en même temps tellement déranger et agacer qu'il devient de trop.
C'est le révélateur d'un passé qu'ils ont englouti, camouflé au fond d'eux-mêmes. Ce n'est pas possible, de vivre ça, c'est trop de souffrance, de souvenirs douloureux et à partir de là les passions vont se déchaîner, les amours, les déceptions. J'ajouterais que dans  Le Bal des Pantins, les hommes sont lâches. Les personnages féminins sont plus forts, plus structurés. Loulou est tétraplégique mais dans cette paralysie elle est très forte, très volontaire et très vivante. C'est la vie qui prime pour elle. C'est une femme qui affronte la réalité, la douleur de répéter un nouveau numéro. Elle est volontaire et directe. Alors que l'homme est lamentable. Il a une espèce de fausse pudeur à ne pas parler de certaines choses alors que s'il en parlait les choses se dérouleraient autrement. Il n'est pas faible il est lâche."

Jani
"J'ai fait mon premier long métrage en super 8 quand j'avais quinze ans, nous précise Jani Thiltges, le coproducteur luxembourgeois du film. J'ai donc étudié la réalisation à l'INSAS. Puis, j'ai fait plusieurs films que je trouvais pas très bons. C'était chaque fois une grande douleur de les faire, parce que le résultat n'était pas à la hauteur de mes espérances. J'ai préféré me mettre au service du regard de quelqu'un d'autre et en plus pouvoir changer de regard parce que faire un film - ce qui est très dangereux et en même temps épatant est qu'un réalisateur consacre sept à huit ans de sa vie à un film - et moi, je ne peux pas faire ça. Mes histoires ne valent pas ce coût-là. Etre producteur me permet de faire trois à quatre films par an, de changer de regard et malgré tout de faire partie intégrante de l'histoire. Samsa Film a vingt longs métrages en coproductions et comme producteur délégué j'en ai sept ou huit. Par rapport à la Belgique, Samsa a coproduit La Promesse, Une liaison pornographique, les deux films d'Harry Cleven, le premier film de Frédéric Fonteyne. On essaie de suivre le parcours de certains réalisateurs. Comme j'ai fait l'INSAS à Bruxelles où j'ai vécu dix ans, c'est, après Luxembourg, un peu ma seconde ville. Avant de produire un film il y a trois choses qui sont importantes : tout d'abord, le réalisateur, puis le film et Le Bal des Pantins est un film casse-cou (c'est ça qui me tentait : partir de choses pas évidentes et essayer de les réussir). C'est bien de se mettre en danger, pour le réalisateur comme pour le producteur, sinon le métier n'a aucun intérêt. C'est le côté politiquement incorrect. Ce qui m'a tenté c'est l'homme et le projet dangereux. Dans ce projet, pour moi, l'histoire est peut-être moins importante que la manière dont Herman voyait le film et cette mise en danger. En plus c'est une histoire d'amour et j'adore ça parce qu'aujourd'hui il est difficile de raconter une histoire d'amour avec un point de vue singulier. C'est d'ailleurs là-dessus qu'on a travaillé lorsque je suis entré dans le projet. Au début c'était surtout un huis-clos. On a essayé de le tirer vers une histoire d'amour difficile, quasi impossible certes mais une histoire d'amour quand même. On travaille avec Patrick Quinet chez Artémis avec lequel on est lié, c'est notre société soeur, on a la même chose au Portugal avec Fado Filmes. Tout ça est fait en famille, en groupe, avec des gens qu'on aime bien".

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