Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/2005
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Le cauchemar de Darwin d'Hubert Sauper

La raison du plus fort 

 «L’institution pratique d’un monde darwinien qui trouve les ressorts de l’adhésion à la tâche et à l’entreprise dans l’insécurité, la souffrance et le stress, ne pourrait sans doute pas réussir aussi complètement si elle ne trouvait la complicité des habitudes précarisés que produisent l’insécurité et l’existence (...) d’une armée de réserve de main d’oeuvre docilisée par la précarisation... » Pierre Bourdieu – Contre-feux.
Pour qui voit dans l’utopie néo-libérale, une logique de mort aux conséquences catastrophiques et planétaires, le nouveau film de Hubert Sauper Le cauchemar de Darwin apparaîtra comme une illustration implacable de cette loi du profit à tout prix quand elle rencontre les territoires d’un capitalisme sauvage devenu mondial. Loin de la bonne conscience humanitaire des démocraties européennes, mais sans ignorer les enjeux de leurs aides au développement dans certains pays africains, le Cauchemar de Darwin décrit les conditions de survie de ceux qui, au bord du lac Victoria en Tanzanie, vivent de la pêche de la perche du Nil et de son exploitation.
Tout commence en mineur dans les années soixante, lors d’une « petite expérience scientifique » durant laquelle la perche du Nil fût introduite artificiellement dans les eaux du lac Victoria. En quelques années, ce prédateur vorace dévorera plus de 95% des espèces de poissons indigènes et se multipliera si rapidement qu’il arrivera à détruire irrémédiablement l’écosystème du lac. Dans les années nonante, un projet multinational d’exploitation industrielle de la perche vit le jour. Il s’agissait d’envoyer en Europe des tonnes de filets de perche en garantissant les conditions d’hygiène de leur production. Les populations agricoles locales frappées régulièrement par la famine rejoignirent les rives du lac et se reconvertirent dans la pêche ou dans le travail salarié du découpage du poisson.
Aujourd’hui d’énormes avions cargos ex-soviétiques atterrissent et décollent quotidiennement, chargeant des quantités gigantesques de perches du Nil dont le prix au kilo chute lentement en Europe rendant de plus en plus précaires les conditions de vie des autochtones.  Dans le même temps, des accords entre ministres africains et commissaires européens ont vu le jour, commerce et développement étant à l’ordre du jour dans un optimisme troublant face à un avenir de plus en plus sombre.
Le Cauchemar de Darwin met en images ce boom industriel dans un des pays les plus pauvres de la planète. Et elles sont terrifiantes. Prolétarisation extrême et misère noire, travail sordide et bidonville servent de toile de fond à des gosses vivant à la rue et se battant pour une poignée de riz ou un snif de colle, à des hommes et des femmes réduits à l’état de main d’oeuvre taillable et corvéable à merci, attendant que le sida mette un terme à une existence vouée à la précarité et l’indigence. Visions d’horreur presque insoutenables, Hubert Sauper n’en finit pas d’accumuler des séquences à la violence extrême, nous faisant pénétrer tous les cercles de l’enfer sur terre. La barbarie est devenue banalement quotidienne et nous apparaît comme la conséquence logique d’une rentabilité sans limites. Car tout ici est conditionné par cette nécessité d’un profit toujours plus grand et toujours plus rapide, cette frénésie de gain allant jusqu’à donner corps à une hypothèse des plus délirantes. En effet ces avions qui transportent les filets de perches ne reviennent pas à vide. Bien souvent ils transportent des tonnes d’aides humanitaires. Parfois les pilotes ignorent ce qu’ils ramènent. D’autres fois ils avouent avoir livré des armes à l’Angola. De là à imaginer que cette exploitation si précaire de la perche du Nil servirait de couverture à un commerce d’armes autrement plus rentable, la tentation est grande et semble traverser tout le film de Hubert Sauper.
Cinéma de constat et de dénonciation, Le Cauchemar de Darwin ne propose aucune analyse, aucune démonstration. Evitant les pièges d’un commentaire explicatif mais répétant jusqu’à saturation les situations les plus monstrueuses, il demande au spectateur d’élaborer lui-même sa critique d’une certaine conception libérale du commerce. Et c’est peut-être là que le film montre des faiblesses. Hubert Sauper en fait trop ou pas assez. Trop, quand littéralement fasciné par les scènes qu’il filme, il succombe à l’horreur pour l’horreur avec un goût manifeste pour le sensationnel. Ceux qu’il filme deviennent alors comme les signes, les objets  de son propos et perdent toutes dimensions d’êtres vivants. Pas assez, quand restant dans une position d’observateur pour ne pas dire de voyeur, il ne pousse pas plus avant un réel travail d’investigation et laisse trop de questions dans l’ombre. Ce qu’il filme devient alors comme une répétition esthétique d’une même séquence dont le contenu s’épuise jusqu’à l’inconsistance et la disparition.
Film coup de poing, Le Cauchemar de Darwin a la virulence et l’intelligence d’un pamphlet provocateur qui secoue et dérange à défaut de nous faire réfléchir ou de nous émouvoir.

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