Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Septembre 1997
01/09/1997
Mots-clés : théorie du cinéma
 

Le cinéma belge en 1996

Le cinéma belge ? Keskeceksa ? Quelques titres connus, cinq à six cinéastes reconnus et beaucoup de films méconnus. En 1996, cent cinquante films de long et court métrage, tous genres confondus (animation, documentaires, fiction), ont été produits en Belgique francophone. Travelling

Sorti en juin sur les écrans bruxellois, Ma vie en rose raconte l'histoire de Ludovic, un garçon de sept ans nourri de contes de fées et qui rêve de devenir une petite fille au grand désarroi de ses parents confrontés à l'incompréhension de leurs voisins choqués par la différence qu'exprime Ludovic. Le monde de celui-ci est traité par Alain Berliner, le réalisateur, comme une féerie qui sert de contrepoint à une réalité faite de rejet, de la peur de l'autre et d'intolérance. "C'est une histoire sur la naissance d'une différence, nous confie Alain Berliner. Comment, dans un monde où l'idée du bonheur est de ressembler à son voisin, où chacun se veut le miroir de l'autre, peut-on vivre son altérité ? Et que se passe-t-il lorsque le miroir se brise ? Salué par le public et la critique, lors de sa projection à la quinzaine des réalisateurs, au dernier Festival de Cannes, Ma vie en rose d'Alain Berliner est symptomatique du renouveau que connaît actuellement le cinéma belge francophone. Jérémie Renier interprète Igor dans la Promesse des frères Dardenne © Christine Plenus
Depuis l'aventure cannoise de Toto le Héros, chaque année, sur la dizaine de longs métrages que produit la communauté française, l'un d'entre eux arrive à créer l’événement. L'an passé c'était la Promesse.Ce dernier film réussissant à conjuguer une liberté artistique d'auteur avec un petit budget et à obtenir un succès public. Une économie de moyens qui depuis toujours est une obligation dans un pays où la production audiovisuelle a des moyens limités.

Longs métrages
Avec le soutien du Centre National du Cinéma, quatorze longs métrages ont été produits cette année, en Communauté française. La moitié d'entre eux sont des coproductions mises en scène par des réalisateurs étrangers avec une participation minoritaire belge et quatre d'entre eux sont des téléfilms qui n'auront guère de sortie en salle. Reste, la Mère de Michel Jakar, Peccato de Manuel Gomez, Combat de Fauves de Benoît Lamy, Ma vie en rose d'Alain Berliner et, deux films produit par la Communauté flamande avec une participation minoritaire francophone, la Guerre de Gaston de Robbe de Hert, la Sicilia de Luc Pien. Combat de Fauves, le quatrième long métrage de Benoît Lamy, présent au Marché du Film cette année à Cannes, est actuellement sur nos écrans.
"C'est l'histoire d'un homme (Richard Borhinger) coincé dans une cage, à la merci d'une femme manipulatrice (Ute Lemper), nous explique le réalisateur de Home sweet home. "Ce qui m'a intéressé c'est le côté duel cruel, le huis clos, l'affrontement de deux personnages extrêmes. C'est un duel élémentaire entre un homme et une femme qui vont jusqu'au bout de l'expérience, une sorte de raillerie ultime que deux êtres peuvent s'offrir et que je n'avais jamais abordé auparavant". Mais les longs métrages ne sont que la partie immergée de l'iceberg de notre production cinématographique, sa vitrine en quelque sorte, son produit de luxe. Peu connus du grand public, projetés dans les Festivals et parfois dans certaines salles grâce à la persévérance de quelques distributeurs et exploitants, le court métrage est cependant l'activité la plus importante de notre vie cinématographique. En effet plus de cent courts métrages sont réalisés, chaque année en Communauté : court métrage d'animation, documentaires - deux genres dans lequel notre pays excelle - et de fiction, celui-ci servant souvent de tremplin à de jeunes réalisateurs pour préparer un long métrage (ce fut le cas, on s'en souvient, pour E pericoloso sporgesi de Jaco Van Dormael et pour Sirène d'Harry Cleven).

Animation
Arhtur de Guionne LeroyRemarqué dans de nombreuses manifestations internationales (Festivals de Pessac, de Clermont-Ferrand, d'Annecy), le cinéma d'animation francophone connaît un renouveau considérable. Une nouvelle génération d'animateurs issus, pour la plupart d'entre eux, de l'Atelier de cinématographie d'animation de l'ENSAV de la Cambre ou soutenus par l'Atelier Graphoui ou le WIP, a vu le jour au début des années 90. En 1996, pas moins de 29 films ont été réalisés. Après Florence Henrard (Sortie de bain), Luc Otter (Petite sotte), Daniel Wiroth (Crucy fiction), on peut découvrir Christelle Coopman qui, avec Chrono, s'interroge sur le temps et sa durée. Que se passe-t-il lorsque les horloges se bloquent ? On débloque ? Après le très remarqué Tagada et fugue, Guionne Leroy est partie à Los Angeles pour travailler avec l'équipe de John Lasseter à la réalisation de Toy Story puis à San Francisco, où elle a travaillé avec l'équipe d'Henry Sellick, sur James and the Giant Peach produit par Tim Burton. Revenue en Belgique elle termine Arthur, une animation avec des figurines en pâte à modeler sur un air de King Arthur, l'opéra baroque d'Henry Purcell. (1)
Manuel Gomez après avoir consacré deux courts métrages d'animation aux péchés capitaux : Ira (la colère) et Invidia (l’envie) a eut l'idée d'assembler les 7 péchés en un long métrage de 77’. " Peccato est un film en sept chapitres que traverse un même personnage, nous explique le réalisateur. Il a fait un long voyage, il s'appelle Angelo Peccato, c'est un architecte qui rêve - nous sommes au XVe siècle - de construire une cathédrale et ne va pas y arriver parce que les sept péchés vont l'en empêcher. "Chaque épisode est réalisé avec une technique différente. Il y a des scènes en animation et des scènes tournées en prises de vues réelles dans une proportion égale pour l'ensemble du film.

Documentaires

Donka, radioscopie d'un hôpital africain de Thierry MichelDepuis les années vingt (grâce à Henri Storck et Charles De Keukeleire) le documentaire est un domaine dans lequel notre cinéma excelle. La création, dans les années 70, d'ateliers de production, comme le CBA (Centre de l’Audiovisuel à Bruxelles) et le WIP (Wallonie Image Production) auquel s'est ajoutée la demande de programmes des chaînes télévisées dans les années 80 ont dynamisé ce secteur. L'année 1996 à vu la réalisation de 56 documentaires. D'autant que la notion même de documentaire a évolué. Il y a quinze ans les docs avait un côté National Géographic, aujourd'hui les genres se sont diversifiés, il y a des docs pédagogiques, artistiques (portraits de peintres, d'écrivains etc.), des films sur la danse, des docs de création, d'auteurs. Parmi ceux-ci, Donka de Thierry Michelnous dépeint la vie quotidienne d'un hôpital universitaire de Conakry en Guinée. C'est l'état sanitaire dramatique des pays pauvres d'Afrique que nous révèle ce film grave et sans concessions.

Les sans-visages du Chiapas de Thierry Zéno Après avoir rendu compte de la vie des indiens Chiapas dans Chroniques d'un village Totzil, Thierry Zéno est retourné au Mexique l'an passé. Il y a tourné les Sans-visage du Chiapa, un doc de 45', dans des conditions difficiles (ayant notamment subi une agression physique et la confiscation de son matériel par une milice locale). "C'était pour moi, une sorte de devoir de continuer à parler de la situation des Chiapas, nous explique Thierry Zéno. Ils m'avaient fait confiance pendant le tournage des Chroniques, qui n'a pu être réalisé qu'avec leur collaboration et leur complicité". Un jour mon prince viendra, un film de 52', conte l'histoire de trois femmes vivant en Roumanie et qui, fascinées par le rêve de l'Occident, désirent épouser un Européen de l'Ouest. Marta Bergman explore la distorsion entre le monde réel et le monde imaginaire. " Le prince charmant c'est leur part de rêve, nous explique la réalisatrice, ce qui les libère d'une réalité quotidienne écrasante à laquelle elles veulent échapper". Enfin, le Rêve de Gabriel d'Anne Levy-Morelle est une sorte de conte de fées qui narre en 84' les mésaventures d'un homme décidé à changer de vie à cinquante ans et qui emmène sa famille en Patagonie. Le film mélange avec bonheur les interviews des protagonistes qui ont survécu à l'aventure (en Belgique et en Patagonie) et les home movies en noir et blanc ou en couleur tournés sur le vif, dans un perpétuel mouvement de va-et-vient.

Courts métrages
En 1996, 58 courts métrages de fiction ont été réalisés. Parmi ceux-ci, distinguons Terre Natale de Stéphane Vuillet, un road movie qui raconte le rêve de deux immigrés espagnols dont l'un désire rentrer au pays et l'autre rester à Bruxelles. Huit minutes de plans speedés, tournés en noir & blanc, sur un rythme jazzy. Ce film a été réalisé avec peu de moyens, c’est un pari de, une idée de l'AJC (Atelier des Jeunes Cinéastes) : permettre à de jeunes réalisateurs de se passer de subsides en combinant le sponsoring avec le bénévolat, filmer avec des équipes techniques jeunes et un minimum de moyens techniques. Dans le même ordre d'idées, Eric Figon a réalisé un petit exploit en tournant fin février avec une équipe acceptant de travailler bénévolement un film de 9'30 projeté un mois plus tard, lors du . S'inspirant d'un spectacle joué par le Magic Land Théâtre et interprétés par leurs comédiens, le film raconte la passion nécrophile d'un savant fou pour sa mère. C'est une parodie des films du genre, s'inspirant de l'esthétique des films muets et tournés en noir et blanc. Ursula Meier, avec le Songe d'Isaac,un premier film étonnant, filme les deniers moments d'Isaac. Au seuil de la mort, celui-ci se revoit enfant près de sa mère malade. C'est le retour foetal, le rêve fusionnel, la chaleur de la tendresse maternelle contre le froid de la mort. Sans un mot : la musique des gestes et des regards.
Un autre premier film, Palmyra de Tatiana de Perlinghi raconte l'histoire d'une voyante professionnelle, interprétée par Lio, aussi extralucide pour prédire le destin des autres qu'aveugle lorsqu'il s'agit du sien. Signalons aussi, Violette et Framboise de Kita Bauchet, un film de 7'30 pétillant de malice qui suit le parcours de Violette, une allumeuse que les hommes n'arrêtent pas d'éteindre plutôt que d'étreindre ou encore la Bague de Sammy Brunnett, une jeune femme se fait offrir une même émeraude par ses deux amants. Chacun ayant payé la moitié en étant persuadé de donner la totalité de la somme en lui offrant la bague. C'est un conte moral finement ciselé en 7’. Olivier Smolders poursuit avec l'Amateur,son huitième film, son travail sur les codes narratifs du cinéma. Ce film de 26' met en scène un homme qui filme la nudité des femmes.
Une réflexion sur la place du spectateur et du réalisateur dans le dispositif filmique ainsi que sur le scénario car comme l'explique joliment le réalisateur d'Adoration, "la mise à nu d'une femme est déjà toute une histoire" et enfin, Le Signaleur de Benoît Mariage, Prix du court métrage à La Semaine de la Critique, cette année à Cannes, raconte avec bonheur l'histoire d'un vieux monsieur qui quitte, le temps d'une journée, son Home afin de permettre le bon déroulement d'une course cycliste en bloquant les routes avoisinantes. Interprété par un duo de choc : Benoît Poelvoorde et Bouli qu'on risque de revoir dans, Les Convoyeurs attendent, un long métrage que K2va produire.

Le signaleur de Benoît MariageConclusion
La production en Belgique francophone reste fragile car elle ne repose pas sur une industrie mais sur un artisanat, une faiblesse qui peut être un atout si on en croit le volume actuel de la production de courts métrages : 143, films tous genres confondus. L'aventure du cinéma belge de long métrage de fiction est une histoire plus complexe et plus difficile. Elle est faite de coups de cœur qui sont parfois des coups de génie (La Promesse), parfois de coups de gueule (C'est arrivé près de chez vous), et ne survit, comme l'ensemble de la production belge, que par la passion qui anime ceux qui la font.
(1) Une K7 vidéo vient de paraître :
La Cambre, 16 courts métrages d'animation,
édité par Folioscope.

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