Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/1999
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Le Comptoir de Sophie Tatischeff

Le Comptoir

C'est la vie qui passe par l'agrave

Le Comptoir de Sophie TatischeffNous sommes en Bretagne dans les années soixante. Pour Marie, c'est la fin d'une époque. Elle tenait le bistrot du village depuis toujours, ses parents avant elle, et voilà qu'aujourd'hui elle s'en va à Brest et tous ses biens sont vendus. Parmi ceux-ci, le majestueux comptoir qui a toujours trôné au cœur de son commerce. Joëlle, une jeune citadine qui vient juste de s'installer, le rachète, le charge sur sa voiture et l'emmène chez elle. Mais ce qu'elle ne tardera pas à apprendre, c'est qu'avec le comptoir, c'est le cœur du village qu'elle emporte en sa maison
Et nous, grâce au comptoir, nous apprendrons toute l'histoire de ce coin de terre depuis 1912, et celle de ses deux amoureux symboles : Marie et Jean, toujours ensemble et jamais réunis. Si la fille de Jacques Tati qui, jusque là, s'était "contentée" d'être la monteuse la plus renommée du cinéma français, passe ici à la réalisation de son premier long métrage, ce n'est pas un hasard. On y sent, de la part de Sophie Tatischeff, un intense besoin d'exprimer l'attachement qu'elle éprouve pour un terroir, mais surtout pour les gens qui l'habitent, pour un style de vie et certaines valeurs éternelles qui, lentement, sont en train de disparaître (pour renaître, espérons-le, sous une autre forme).
Le Comptoir est donc un film rempli d'amour. Pour une terre d'abord : ce sont ces paysages superbes de champs d'artichauts à la terre grasse ou de mer baignant les falaises qui démarquent définitivement l'œuvre du format téléfilm. Pour les gens aussi. La réalisatrice couve ses personnages d'une tendresse maternelle et jamais elle ne les dégrade. Elle pose sur eux un regard indulgent sur leurs petits travers, préférant s'en moquer légèrement avec un humour de situation où l'on retrouve ce doux délire qui n'est pas sans évoquer la touche de qui vous savez (ce comptoir qui passe, attaché sur le toit de la voiture, sous le regard éberlué des paysans du cru, la manière dont la bière pression est arrivée au village, et bien entendu l'histoire clé du film qui voit le bistrot se recréer pour un soir dans la maison de Joëlle autour du comptoir de Marie). Rassurez-vous, le film n'est pas mièvre pour autant. Les hommes n'ont pas besoin d'être durs, la vie s'en charge, et pour se faire souffrir, il n'est point besoin d'être méchant. Il suffit de laisser passer le temps sans savoir comment se dire ou amener les choses. Vous l'aurez compris, ce qui plaît avant tout dans le Comptoir, c'est son âme. Un souffle qui habite toute l'équipe, jusqu'aux comédiens emmenés par une Maurane étonnante de sobriété et de sérénité, et par Mireille Perrier qui, dans ses magnifiques yeux baignés d'eau de pluie, fait passer toute la mélancolie et toute la tendresse du monde. C'est la manière de Sophie Tatischeff d'exprimer, enfin, son attachement à un certain cinéma qui, lui aussi, se réduit lentement au statut d'espèce menacée. Aux antipodes d'un cinéma d'industrie à vocation mondialiste qui, pour plaire au plus grand nombre, se débarrasse de toute histoire, se vide de tout contenu, pour le remplacer par un brouet fadasse à base de violence, de superficialité et d'effets spéciaux. Le comptoir de Sophie est l'expression vivante d'un cinéma qui parle de nous, un cinéma qui enracine au lieu de déraciner et qui fait qu'un Bruxellois citadin peut se sentir chez lui dans un coin de la campagne bretonne. C'est un glaviot gentiment déposé sur la face blafarde de l'europudding. Ne serait-ce que pour cela, on lui pardonnera volontiers son petit côté mélo, quelques longueurs et un peu de maladresse.


commentaires propulsé par Disqus