Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/2000
Mots-clés : rencontre,
 

Le Dernier rêve d'Emmanuel Jespers

Le Dernier rêve navigue ou pour être plus précis flotte entre rêve et réalité, sans qu'on sache trop quel est l'un et quel est l'autre. Un projectionniste casse la pellicule d'une bobine de film et essaie en vain de recoller les deux morceaux. L'image se casse comme sa vie, s'évanouit comme le couple virtuel qu'il aurait pu former avec Laurie. Le coup de flash d'un enfant, ange de la mort façon Marc Behm, et les brumes d'un entre-deux entre vie et mort déroule son filet. On l'a compris ce film multi-piste se joue par la bande (comme au billard de la vie) avec en prime une histoire d'amour qui se déroule hors-champ dans les rétroviseurs de notre imagination. Ces 15' qui en paraissent trois ou le condensé de 90' ressemblent à une métaphore sur la table de dissection de la métonymie (pour parodier Lautréamont).

Cinergie : Dans le Dernier rêve on fait des allers retours entre la vie et la mort. Tu brouilles les pistes. Comment la structure singulière du film s'est-elle imposée à toi ?
Emmanuel Jespers : C'est vrai que je brouille les pistes du spectateur, je joue avec sa crédulité, mais en faisant attention de ne pas le perdre. En fait je réponds chaque fois à ses interrogations, en gardant une longueur d'avance sur lui. Je joue au chat et à la souris. Et finalement ce qui paraissait complexe au départ devient "presque" trivial à la fin: C'est l'histoire d'un type qui franchit le grand pas vers la mort, mais qui ne s'en est pas rendu pas compte tout de suite, comme nous, spectateurs. Je pense que le jour où je mourrai j'aurai aussi cette impression que je ne meurs pas vraiment, il y aura sûrement de la confusion, je ne serai sûrement pas dans la même impression de réalité que les médecins.

C. : C'est aussi une expérience sur le temps, son étirement et sa condensation.
E.J. : Cette question sur la réalité des choses m'est venue je crois d'une expérience quand j'étais encore petit. Pendant les vacances je tombais évanoui dans les églises orthodoxes yougoslaves (à cause de l'encens et des chants, l'oxygène se fait rare) que je visitais avec mes parents. J'avais des problèmes de respiration et d'étourdissement et je me retrouvais sur le perron de l'église avec de l'eau de Cologne sur le visage, dans un état de semi-conscience. Quand je reprenais conscience je ne savais plus où j'étais, qui j'étais, je ne reconnaissais pas mes parents tout de suite. Tout était différent. Et j'avais l'impression que le temps s'étirait monstrueusement. Cette perception différente de la réalité m'a toujours obsédé. Dans le Dernier rêve j'ai essayé de faire partager au spectateur cette sensation de désarroi. Il a donc fallu mettre en place des mécanismes narratifs pour le perdre tout en le rattrapant à la fin.

C. : Il y a un suspens narratif à la De Palma, au premier coup de flash on croit que c'est un arrêt cardiaque puis on pense au contraire, que ce n'était qu'un rêve etc.
E.J. : C'est ça, le spectateur est mené trois fois en bateau. C'est tout à fait volontaire. Il n'y a pas que Brian de Palma qui joue à ce petit jeu. C'est aussi propre à Hitchcock. Ces cinéastes fonctionnent sur le questionnement du réel, comme Antonioni d'ailleurs. Des films comme Profession Reporter, Blow-Up ou Vertigo et Fenêtre sur Cour racontent une histoire et en même temps, mine de rien, ils te proposent une leçon de cinéma. C'est ce qui est magnifique.

C. : Comment conçoit-tu le cinéma ?
E.J. : Je fais très attention à ce qu'il n'y ait pas un parti-pris visuel préalable à un scénario. Il faut que le scénario génère par lui-même l'image adéquate. Pour moi le matériau de base du cinéma est la narration et pas l'image. Ce qui me rend optimiste pour le cinéma. Il y aura autant de cinématographies possibles qu'il y aura d'histoires.

C. : Dans Le dernier rêve Nick est un projectionniste de cinéma c'est-à-dire qu'il dispense du rêve, il projette de l'imaginaire tout en étant pris dans l'imaginaire d'un autre.E.J. : C'est une composante auquel je n'ai pas réfléchi. Ca m'est venu comme ça. L'histoire préexistait au métier du personnage. Au moment où le film cassait il paraissait logique que l'action se situe dans un cinéma, mais, en effet, ca génère par la suite, des conséquences sur le personnage et les protagonistes.

C. : C'est aussi et peut-être surtout une histoire d'amour.
E. J. :
Eh oui. C'est la grande surprise ! Tu travailles sur un sujet, tu l'écris, tu le racontes 100.000 fois à l'équipe, tu le réalises et soudain... des sous-histoires en apparence anodine comme la relation de Nick et Laurie deviennent finalement très importantes. Lorsque le film a été terminé j'ai eu un choc en découvrant que leur relation même si elle est dans le hors-champ du film contenait l'émotion du film. Sur leur amour On pourrait dire qu' il aurait pu se développer mais malheureusement cela ne s'est pas passé. Je réfléchis à ça depuis que le film est fini. C'est le côté gratifiant du boulot de scénariste/réalisateur. Tu te fais une psychothérapie à l'oeil en plus.

C. : Le film a une structure aussi précise que les rouages d'une montre.
E.J. :
Pas seulement la structure. Un proverbe arabe dit : "Dieu est dans les détails". J'ai inscrit cette phrase sur mon ordinateur, pendant que j'écrivais le scénario du "Dernier rêve" . Selon moi dans un film tout est important. Pour moi, chaque film est le monde en miniature. Les cinéastes d'Inde seront sûrement d'accord avec ça. Tu pars de rien, et tu crées une vision personnelle du monde. Evidemment moi il m'a fallu plus que huit jours... Mais c'est une expérience forte.

C : Tu m'as dit que tu as passé beaucoup de temps sur ce projet...
E.J. :
Oui, sans doute trop. Mais c' était un challenge irrésitible. Le scénario permettait de faire des expériences intéressantes, ça excitait l'imagination. Des gens comme Yves Cape, Alain L'Helgoual'ch, Anne-Laure Guégan et bien d'autres se sont défoncés sur ce film. Alain L'Helgoual'ch et Yves Ruellot ont travaillé trois mois exclusivement sur la bande son des ambiances. A la fin ils croquaient des vitamines C à trois heures du matin, blafards. Marc-Philippe Guérig et son équipe construisaient des décors la nuit, à l'arraché, dans des parkings sordides. En tout 150 personnes ont collaboré à ce film. La folie totale... Je constate que lorsqu'on s'implique complètement dans un projet, quitte à tout perdre, il y a des chances pour que ça réussisse. Ça c'est l'avantage de l'Occident : Il faut s'impliquer, s'impliquer... Dans notre monde avoir des idées très personnelles, ça peut marcher si on va jusqu'au bout de sa logique. Sans doute aussi parce que ce qui est personnel rejoint l'universel.
C'est pour cette raison que j'aime Kubrick. Avec ses films, il a essayé d'imposer une vision intime, singulière et cohérente et a réussi à intéresser le monde entier. J'aime chez lui cette nécessité de faire un cinéma qui est libre tout en se souciant du public ne fut-ce que pour pouvoir continuer à réaliser des films. Avoir pu concilier son exigence de cinéaste avec le goût du public me paraît une démarche exemplaire. J'aime tous ses films y compris Eyes Wide Shut. J'ai été ému par la fin du film que tout le monde déteste et que je trouve très juste. "Fuck more". C'est exactement le fond du problème. Que ce soit dit de manière aussi banale dans un magasin de jouet est très simple et très juste.

C. : Quels sont tes projets ?
E.J. : J'ai deux scénarios de courts métrages et trois de longs métrages en chantier. Qui vivra verra... Il y en a un qui est pas loin d'être abouti, c'est l 'Enfant Bleu, un long et Vingt-quatre heures, un court que j'écris en ce moment. L' Enfant bleu parle du non-dit qui se perpétue de génération en génération. Entre une mère et son enfant des conflits non résolus peuvent traverser le temps et se retrouver plus tard dans les conflits que vit une autre génération. Tandis que Vingt-quatre heures raconte l'histoire d'un homme à qui il est donné de revivre une journée de sa vie avant de mourir en ayant le choix d'en faire ce qu'il veut. Et évidemment rien ne se passe comme prévu. Heureusement pour lui d'ailleurs parce qu'il pourra découvrir ce qui lui a manqué. Mais avant de réaliser un nouveau film je vais d'abord terminer la petite mare au fond de notre jardin, que j'ai promis à mes enfants, Nour et Laurie . Je prends ça assez au sérieux, vu que j'ai reçu un deadline très clair...

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