Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2003
 

Le Dernier Tango argentique

Le Dernier Tango argentique

Récemment, au Festival International Francophone de Namur, « cine & FX » a présenté sur grand écran le test comparatif d'un même plan tourné avec quatre caméras (35mm, S16, HDCam, DV-Cam) et ce, dans des situations différentes (forte lumière, jour, nuit, etc.). Si la projection en 35mm continue à être qualitativement supérieure aux autres supports (kinescopés, il est vrai, passant donc par une étape supplémentaire pour aboutir à la copie projetée), les progrès du numérique sont considérables, que ce soit avec le DV progressif ou les optiques Zeiss Digiprime. La salle composée pour l'essentiel de techniciens du cinéma s'est lancée dans des discussions techniques que votre serviteur, bien que photographe, eut le plus grand mal à suivre ainsi que le public de la salle. Un participant eut l'idée de demander s'il existait un ouvrage quelque peu pédagogique sur la question. A quoi il lui fut répondu que la technologie avançait si vite que sitôt écrit le livre serait dépassé !
C'est donc, un petit miracle, si Le Dernier tango argentique, une publication française, vient de paraître et fait le point sur la question. Si vous voulez comprendre la révolution technologique du numérique précipitez-vous sur cet ouvrage dont nous vous rendons compte ci-dessous. Par ailleurs nous sommes, en partenariat avec Cineuropa.org, en train de constituer un dossier sur le processus irréversible de la numérisation du cinéma : de la prise de vues à la projection.

A la fin des années septante l'industrie musicale a changé de support en passant des disques vinyles aux disques compacts (CD). La marche des technologies numériques est en route. Les années 1990 vont voir celles-ci pénétrer le domaine de l'image via son support le moins défini : la télévision (de la prise de vue à la régie mais aussi vers l'exploitation de ces gisements inexploités que sont les archives).
C'est donc en ce qui concerne l'image, la technologie de l'écran cathodique qui a imposé les standards de la transformation de l'image argentique en signal électrique. Pour y arriver il a fallu découper l'image argentique (les objectifs haut de gamme comme Leitz ou Zeiss capturent l'image au micron près) en nombre fini de lignes (625 en Europe, 525 aux USA). Tout l'intérêt de la numérisation consiste à séparer le signal analogique de son support (ici l'image argentique de la pellicule) permettant ainsi de le stocker, de le traiter (le comprimer, le modifier, le reproduire) et de le transmettre par des technologies - électronique, informatique, optique - en progression rapide », précisent les auteurs.
La première étape de la numérisation du cinéma a été l'usage du télécinéma qui transforme l'image argentique en signal vidéo stockable ou télédiffusable. Le tout dans des formats de plus en plus denses : 2K (2048X1556 pixels) ou 4K (4096X3112 pixels). Ce n'est pas simple parce que le cinéma ayant une telle densité d'informations que les technologies numériques peinent à atteindre le standard analogique. D'où, les étapes successives qui se déroulent,  (en post-production : montage, kinéscopage en pellicule 35mm, versionnages sur différents supports comme le VHS ou le DVD) pour que la chaîne cinématographique ne passe au numérique.
D'où ce que les auteurs appellent joliment le versionnage, c'est-à-dire la multiplication des versions (la sortie salles en 35mm, les éditions VHS et DVD, et bientôt, le « per view », via Internet).
Ce n'est donc pas pour rien que la numérisation de l'image est plus lente à s'imposer que celle de la musique. En 1999, le premier épisode de Stars Wars I a été diffusé en numérique dans 4 salles de cinéma aux Etats-Unis. George Lucas, son réalisateur-producteur, annonce que le second épisode le sera dans 300 salles, en 2002, le second épisode a été projeté dans 94 salles. Le processus se déroule plus lentement que prévu. Si la résistance a lieu c'est à cause de l'énorme enjeu économique que le passage du cinéma au tout numérique représente.
Or le maillon déterminant, le verrou en quelque sorte, est la distribution des films en salles. La disparition de la copie en pellicule verrait en amont de la chaîne cinématographique l'apparition de la capture de l'image par une caméra numérique destinée au cinéma (la DV-Cam captant une version allégée des images et étant destinée à la télévision). Sachant que le nombre de copies réalisées par un « blockbuster » américain pour le monde entier est énorme on estime que l'industrie américaine réaliserait un gain de 1 à 2 milliards de dollars. Dés lors pourquoi y a-t-il blocage se demandent les auteurs du livre?
Premier élément de réponse. Si le public a opéré, pendant la dernière décennie, un retour vers les salles de cinéma malgré la multiplication des chaînes télévisuelles c'est à cause de l'investissement considérable que les exploitants ont opéré en multipliant des multiplexes offrant aux spectateurs divers avantages : écran large, son dolby stéréo voire quadriphonie, meilleure qualité des projections, élargissement de l'offre, carte forfaitaire. Or cet investissement est loin d'être amorti. C'est donc aussi dans ce contexte financier que l'enjeu de la projection numérique se joue à court et moyen terme. Précisons que l'investissement de la projection numérique est énorme et que le coût de la pellicule 35mm est faible On estime, à environ 5 milliards de dollars, le coût pour équiper les 36.000 écrans américains auquel il faut ajouter les frais de stockage, la formation du personnel.
Second élément de réponse. La crainte du piratage, via Internet qui obsède les grands studios hollywoodiens. L'exemple du piratage des CD musicaux, qui a fait baisser considérablement le chiffre d'affaires des labels musicaux n'est pas de nature à les rassurer. La sécurisation de la transmission exigeant, qui plus est, des dépenses additionnelles.
Enfin, techniquement le 35mm reste, actuellement, supérieur (on ne peut obtenir de véritables noirs et la profondeur des couleurs sont deux éléments qui restent l'apanage de la pellicule argentique).
La Commission européenne, par la voix de Viviane Reding, commissaire responsable de l'éducation et de la culture a pris position, lors du Festival International du Film de Cannes 2002, en faveur du numérique en déclarant « inciter le secteur à adopter de nouvelles technologies en vue d'accroître son efficacité, d'améliorer la qualité de ses contenus et de réaliser de plus grandes économies ».
Bref, vous comprendrez pourquoi on vous recommande Le Dernier tango Argentique. C'est un livre essentiel, indispensable pour qui veut comprendre l'évolution inéluctable du cinéma vers le numérique : Cette révolution qui va provoquer un choc comparable au passage du muet au parlant. D'autant qu'il n'existe -hormis des articles dans les revues professionnelles - quasi rien sur le sujet.


Olivier Bomsel et Gilles Le Blanc, Le Dernier tango argentique, le cinéma face à la numérisation, ed. Les Presses de l'école des mines de Paris. 23 euros. E-mail : catherine.delamare@ensmp.fr. Tél. : 01.40.51.93.17 / 91.20.

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