Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
10/10/2011
Mots-clés : festival,
 

Le festival Elles tournent

Depuis 2008, le Botanique accueille le festival « Elles tournent », festival consacré aux réalisatrices venues du monde entier. Cette année, du 29 septembre au 2 octobre, le soleil n'a pas empêché le public (hommes et femmes) de venir voir et entendre ce qu'Elles ont à dire et à montrer.Au programme, des fictions, des documentaires, des débats, des rencontres pour interroger le monde du point de vue féminin.

affiche elles tournent

La question est légitime. Les films de femmes sont-ils différents ? Et si oui, en quoi ? Une chose est sûre, le regard féminin derrière la caméra est un regard récent, datant des années 70. Du coup, cette prise de parole - prise dans tous les sens du terme - ne s'est pas faite sans heurt ni esprit contestataire et en ce sens, a créé un autre cinéma, un cinéma qui dérange et résiste. Pourtant, en mettant les films de femmes dans une catégorie spécifique, ne risque - t-on pas de les ostraciser ? Il est évident que si les festivals généraux leur donnaient plus largement voix au chapitre, la création d'un festival spécifique n'aurait plus sa place... or, il suffit de regarder les chiffres (1) pour en comprendre la nécessité, et se cacher pour pleurer. C'est ce qu'a compris la jolie équipe du festival « Elles tournent » en palliant ce manque. Une belle occasion pour montrer aux spectateurs combien les films de femmes ne sont en rien figés dans un mouvement, une école ou un genre.

Dans cette sélection internationale, les cinéastes belges n'ont pas été oubliés. Isabelle Dierckx, avec son documentaire Ça rime et ça rame comme tartine et boterham partait explorer un pays étrange et étranger... le sien, côté septentrional. Arielle Sleutel et Dorothée Van den Berghe, donnaient la parole à celles que l'on ne voudrait jamais écouter, jamais comprendre : des femmes qui ont fait le choix de ne pas assumer leur enfant (Buiten de lente). Inès Rabadan, elle, se demandait où avait bien pu passer les hommes ? (Où sont les hommes ? film d'atelier). Quant à Marie Mandy, elle est venue présenter une master class sur le web documentaire, une extension de son film Mes deux seins, histoire d'une guérison. ca rime et ca rame comme tartine et botterham

Mais il est un domaine littéralement pris d’assaut par la gent féminine, domaine particulièrement mis en valeur dans le festival : l'art. Françoise Levie, avec Mass Moving, nous a embarqués dans la folle aventure d'un petit cercle d'artistes au sortir de 68. Leur spécialité ? L'acte poétique totalement gratuit... et, si possible, fou. Une jolie façon de s’approprier le monde et d’inventer tous les possibles, mais un film un peu trop sage pour le sujet. poupées poubelles de Violaine de VillersViolaine de Villers, elle, s'est montrée beaucoup moins sage en partant filmer les incroyables poupées-poubelles de l'artiste plasticienne Marianne Berenhaut installées dans l'église Saint-Loup à Namur. Assises sur des prie-Dieu, ces étranges fidèles assemblées de bric et de broc, participe à une curieuse communion.... Ces «femmes» amputées, reconstruites, décapitées, ces « femmes » immobiles, impuissantes, silencieuses semblent pourtant incarner une résistance infinie et insolente.

Enfin, samedi 1er, la soirée fut consacrée aux films expérimentaux, films dans lesquels la caméra n’est plus là pour témoigner d’une histoire, mais l’outil parfait pour exprimer un geste, un sentiment, voire idéal pour balayer d’un plan les stéréotypes. Muriel Andrin, spécialiste du genre, avait concocté un programme composé de films signés par des réalisatrices chevronnées et de nouvelles venues. Dissonant de Manon de Boer. Difficile aujourd’hui de proposer une séance expérimentale belge sans évoquer Manon de Boer, artiste hollandaise travaillant à Bruxelles et devenue en quelque sorte une star de l'expérimental. Avec Dissonant, la réalisatrice établit un jeu ambigu entre le spectateur et le film.
La danseuse Cynthia Loemji, face caméra, est en train d’écouter plus qu’attentivement les sonates pour violon d’Eugène Ysaye. C’est lorsque la musique s’arrête que la danseuse commence ses mouvements, comme une réponse, de mémoire, à ce qu’elle vient d’entendre. La caméra suit ses mouvements jusqu’à la fin de la bobine 16mm d’une durée déterminée à 3 minutes. Le son, sans l’image, continue à nous parvenir, faisant cette fois appel à la mémoire du spectateur. Cet écran noir et sonore le convie en effet à recréer l’image absente, le mouvement invisible.dissonant de Manon de Boer

Personnage et spectateur partagent alors une expérience de mémoire différente, mais parallèle, et vivent ensemble la dissonance entre l’image et le son d’un côté, le son et le geste de l’autre.
Comme toujours, la vidéaste explore, avec finesse, les interstices entre mémoire et imagination. Shadow Boxing et Exces of yang de Sophie Wethnall Shadow Boxing et Exces of yang de Sophie Wethnall. Le travail de Sophie Wethnall fait la part belle à la confrontation. Les deux autoportraits présentés lors du festival jouaient, de manière ludique et décalée, sur les rapports de genre. Shadow Boxing : Le boxing shadow est une pratique d’entraînement classique en boxe et consiste à frapper dans le vide, pour améliorer sa technique. Le plus souvent, face à un miroir, le boxeur peut alors s’autocorriger. Dans Shadow boxing, un boxeur sautille non pas face à un miroir, mais face à l’artiste qui, impassible, semble ignorer les coups qui la frôlent, mais ne l’atteignent jamais. Parade grotesque ? Inefficacité de la violence ? L’homme finira-t-il par s’autocorriger ? Exces of yang : Dans ce deuxième autoportrait, Sophie Wethnall s’empare du symbole du pouvoir associé généralement au genre masculin : la voiture. À bord d’une formule 1 d’un rouge plus qu’agressif, l’artiste, impassible encore, fait l’expérience de la puissance, de la liberté, la maîtrise, l’assurance, tout ce qui excite la testostérone et l'adrénaline... avec une parfaite indifférence… A moins que les choses ne soient pas aussi évidentes qu’elles n’y paraissent. Montage, quand tu nous mens ! Vous pouvez voir le travail de Sophie Wethnall sur http://sophiewhettnall.com/photo.html the corridor de Sarah Vanaght

Autre artiste distinguée dans de nombreux festivals, Sarah Vanaght présentait un essai documentaire fort et dérangeant, The corridor. Dans une maison de retraite, un âne vient apporter un peu de tendresse soumise à ceux qui n'ont plus rien. Signalons enfin deux jeunes découvertes, Isabelle Martin et Sung-A Yoon sorties, il y a peu, de l’Insas. Le court métrage de 15 minutes de Sung-A Yoon, Les lieux du son, s'inscrit dans un projet plus vaste. La cinéaste filme un lieu public dans des villes différentes. Leur point commun ? La musique. Une jeune pianiste dans un vaste hall d'hôtel en Corée effectue son travail de musicienne. Autour d'elle, les gens passent, s'affairent pendant qu'imperturbable, elle continue à jouer. Le spectateur, lui, écoute celle que personne n'écoute, regarde ceux qui l'ignore. Mais la pianiste est-elle vraiment là ?

 

1. Chiffres pour 2011

Cannes : 20 films en compétition - 16 films réalisés par des hommes
Venise : 23 films en compétition - 20 films réalisés par des hommes
Berlin : 16 films en compétition - 13 films réalisés par des hommes
Inutile de faire le tour de la planète, tous les chiffres concordent, hélas.

commentaires propulsé par Disqus