Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Le Fils de l'autre de Lorraine Lévy

Vis ma vie comme si c'était la tienne

Cette quête identitaire au cœur du conflit israélo-palestinien réunit un casting inédit et trouble nos perceptions sur les relations communautaires de ce pays déchiré. Emmanuelle Devos et Areen Omari campent avec émotion deux mères confrontées à leur maternité dédoublée; Pascal Elbé est un père juif, colonel qui, malgré ses idées toutes faites, dialogue avec l'immense acteur palestinien, Khalifa Natour. Enfin, la réalisatrice gage sur la jeunesse, en donnant les rôles-clés à 3 comédiens remarquables : le Français Jules Sitruk, le Belge Medhi Dehbi et le Palestinien Mahmood Salabi. Trois talents pour une histoire tour à tour surprenante, complexe et humaniste.

Le fils de l'autreJe est un autre
Suite à un examen sanguin préparatoire à son service militaire de 3 ans, Joseph, Israélien, découvre qu'il n'est pas l'enfant biologique de ses parents. En effet, lors de la seconde guerre en Irak, de nombreuses bombes ont explosé à Haïfa dont certaines sur l'hôpital où la mère de Joseph vient d'accoucher. Dans la panique, Joseph a été involontairement échangé avec un autre bébé. Cette famille juive découvre que Yacine, leur fils naturel, a été élevé par un couple arabe palestinien qui habite en Cisjordanie. La rencontre entre ces deux familles si séparées idéologiquement, mais aux destinées communes sera à l'origine de tensions, de divisions et d'espoir.

Filmer l'amour, c'est politique

Si l'idée d'échange de bébés n'est pas neuve, on pense évidemment à La Vie est un long fleuve tranquille d'Etienne Chatiliez ou à Toto le héros de Jaco Van Dormael, Lorraine Lévy utilise ce fil narratif pour interroger les notions de maternité, d'origine, de fraternité et de double. Ainsi, Joseph découvre qu'il n'est plus juif, sa vraie mère étant arabe, alors que sa vie entière a été scandée par le judaïsme. Ni arabe, ni juif, il ne peut s'accrocher à aucune référence et devra, seul, découvrir qui il est vraiment. De son côté, Yacine devra faire face à la haine de son frère, anti-Israélien, qui le considère désormais comme un traître à la cause palestinienne, du sang de l'ennemi coulant dans ses veines. Le Fils de l'autre

Lorraine Lévy n'a cependant pas signé un film politique. Etrangère au conflit israélo-palestinien, elle a eu la pudeur de ne pas s'y mêler frontalement, et l'audace de le faire apparaître dans des situations quotidiennes, notamment les passages aux check-points, toujours justes et prenants. Il faut voir comment elle filme le MUR, symbole d'une division violente, la nuit, décor de cinéma fabuleux et surtout lieu possible d'une réconciliation ou du moins, d'une poignée de main qui invite à un espoir de dialogue.

Malgré des lenteurs et certains flous dans le montage (le personnage de Yacine disparaît pendant trop longtemps, déséquilibrant le récit), cette position apolitique se révèle sans doute bien plus politique que prévu : où commence le politique ? Cette histoire de filiation troublée, car située au cœur des hommes et des femmes, est évidemment politique car elle interroge la société, sa capacité à intégrer l'altérité et à communiquer avec elle.

Qu'est-ce qu'un homme ?

La recherche identitaire se révèle aussi dans la question de la masculinité. Alors que Joseph est couvé par ses parents comme un éternel adolescent, Yacine est déjà mature, étudie à l'étranger et pense à sa future carrière professionnelle. La réalisatrice concrétise cette différence dans le choix de deux comédiens au physique opposé : Jules Sitruk au visage lisse et encore un peu joufflu, le regard apeuré, et Medhi Dehbi, barbu et viril, au regard et à la parole sûrs. La rencontre entre ces deux fils perdus sera l'occasion de créer une nouvelle forme de fraternité. Si les deux pères, issus d'une génération marquée par le conflit, campent sur leur position radicale malgré un sublime échange silencieux autour d'un café, les jeunes ne veulent plus de cette guerre éternelle et incarnent la perspective d'une nouvelle solidarité entre Arabes et Juifs. La question de la masculinité passe évidemment par le regard des femmes qui sont ici les personnages les plus droits et les plus sûrs d'eux-mêmes. Confrontées à ce drame, elles seront les premières à l'accepter comme une possible bonne nouvelle, un nouveau fils à aimer, une autre famille à connaître. La femme arabe et la femme juive seront les hommes de demain car elles savent que la parole sera la seule arme possible pour dépasser et, pourquoi pas, sublimer les différences. Une leçon remarquable.

 

 

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