Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2001
Mots-clés : tournage, rencontre,
 

Le Grand nulle part de Philippe Simon

L'Eden et après
L'homme erre entre nécessité et liberté, entre norme et transgression, entre transparence et mystère, sans que la question du religieux surgisse nécessairement quand l'évidence du symbolique s'impose. Michel Izard et Pierre Smith, la Fonction symbolique. Gallimard.
Les règles souffrent des exceptions. Dieu merci. Nous n'étions pas sur le tournage du film de Philippe Simon et nous nous en félicitons tous les jours.
Votre serviteur tenant à ce que sa tête reste sur ses deux épaules, ne fusse que pour continuer à observer le monde tel qu'il va et s'en va derrière le viseur de son Leica. Nous avons donc rencontré Philippe Simon (que nos lecteurs connaissent bien puisqu'il chronique dans www.cinergie.be de nombreux documentaires) à son retour des hautes terres d'Irian Jaya où, contrairement à ce que des humoristes mal informés ont pu colporter, il a risqué sa peau et été à deux doigts - osons-le dire - de perdre la tête. Nous laisserons aux gazettes le soin de commenter sa prise d'otage et celle de Johannes Van den Eynde, son compagnon de marche et de captivité, et parlerons avec lui du but de son voyage : le cinéma, la marche à pied et son goût pour l'homme à l'état de nature.
Qu'est-ce qui fait courir Philippe Simon, des Indiens d'Amérique du Nord dont il nous montre la déchéance aux papous d'Irian Jaya ? Les sociétés tribales ? L'économie du don ? Une culture dominée par la nature. Pas en sachant que la fonction symbolique - cette partie propre à l'homme, productrice de langage et de représentations - soutient ces assemblages à géométrie variable que sont les mythes ou les religions et que le symbolique est présent chez les sauvages et les civilisés. Alors ? Le goût d'explorer les sociétés pré-marchandes hors de la civilisation occidentale qui, comme l'indique Marshall Sahlins, masque la production symbolique d'un ordre social unique qu'elle veut imposer à la planète sous forme de croissance continue... et mondiale et que pour y parvenir " elle n'hésite pas à détruire toute autre forme d'humanité dont la différence avec nous est d'avoir découvert non seulement d'autres codes d'existence, mais des moyens de réaliser une fin, qui nous échappe encore : la maîtrise par la société de sa maîtrise sur la nature " (1). 

Propos
" Johan Van den Eynde et moi nous sommes rencontrés en Indonésie sur un bateau et avons marché ensemble en Papoua, qui s'appelait à l'époque l'Irian Jaya. L'expérience a été suffisamment forte pour que nous décidions de la renouveler. Nous sommes donc partis marcher ensemble un mois et demi à Bornéo, et deux ans après on a traversé le chapelet d'îles qui part de Bali et se termine à l'est de l'Indonésie.
Et c'est durant ce dernier voyage qu'est née l'idée de transmettre l'expérience que nous avions vécue. Je désirais faire partager l'incroyable bonheur et la liberté que procure la marche. Je ne pensais pas qu'il existait encore des lieux aussi ouverts de par le monde et aussi peu touchés par le modèle occidental de vie. Pour moi, ça a été un bouleversement total. Ce qui me paraissait une évidence ne l'était plus : parler, manger, dormir. J'ai d'ailleurs écrit un bouquin là-dessus. " Lorsque nous lui faisons part de sa recherche de sociétés non-industrielles, où la consommation et l'argent sont des valeurs aussi étranges qu'une image chez les iconoclastes, il nous précise : " Je suis à la recherche d'un monde sauvage. Ce que je cherche ce sont des endroits livrés à eux-mêmes où la vie est fonction du lieu et non pas d'un quelconque progrès technologique. D'où mon désir d'aller dans les hautes terres de la Baliem Valley en Papoua, qui nous semblait répondre à tous les critères qu'on s'était donnés : un pays où l'on ne peut se déplacer qu'à pied, habité par de nombreux groupes et qui sont sans routes, sans argent et vivent à l'état de nature. "
Le sauvage nous faisant problème (double inversé de nos civilisations qui ont fait une consommation effrénée de ce fantasme, surtout au siècle des Lumières), Philippe Simon le définit : " Je définirais le sauvage comme étant la personne qui n'a aucune réflexibilité par rapport à son monde. Qui n'est pas hors de son monde. Pour qui le monde n'existe pas. Le monde et lui c'est la même chose et c'est un tout. À la limite les animaux de compagnie en sont le plus bel exemple. Cette part réflexive qui, pour moi, est au fondement de la culture serait absente.
" Au départ on voulait être deux avec un cameraman. Malheureusement, celui-ci nous a fait fond bond au dernier moment. On est donc parti Johan et moi avec une caméra légère et un panneau solaire pour tourner le Grand nulle part. Il y avait là un défi que de vouloir traduire uniquement en images et en son (sans commentaires ni interviews) l'aventure de la marche ainsi que l'interrelation de nous marcheurs avec les personnes ou tribus rencontrées. " 

Tournage
Le désir des deux marcheurs cinéastes consistant à revenir sur l'expérience de 1995, celle de marcher avec un minimum (une boussole, un opinel et quelques médicaments) dans une contrée à l'abri de la civilisation, dans des forêts touffues, dépourvues de routes, où le commerce n'existe pas et où l'argent sert de bijou, et d'y croiser les Wodanis (tribu papoue) peinturlurés, vivant nus à l'état de nature, qui peuplent ces régions et sont, fort heureusement, hospitaliers.
" Rétrospectivement, vu ce qu'on a vécu, c'est un pari qui prenait l'eau dès le départ, poursuit Philippe Simon. On est parti de Bali le 3 mai et on a accosté à Manokwari en Papoua. Là, le gouvernement indonésien nous donne l'autorisation de poursuivre notre voyage. Ensuite, on va à Nabiré, autre port de la Papoua où l'on tourne, faisons des essais. Dés qu'on accoste en Papoua, on se rend compte que la population est composée à cinquante pour cent de papous des hautes terres, alors que six ans auparavant il n'y en avait aucun. C'est un changement d'autant plus énorme que les premières personnes qu'on rencontre, un papou venant des hautes terres, nous parle tout de suite d'indépendance. Pendant notre séjour le long de la côte on ne va entendre que ça.
On est troublé puisque, venant faire un film sur la marche, on n'a pas envie d'entrer dans des considérations politiques sur les revendications papoues. D'autant qu'elles sont doublées d'un discours religieux, à savoir que nous sommes chrétiens dans une nation à caractère musulman. Donc tout a changé : les gens des hautes terres sont descendus dans les basses terres, dans les villes, où ils servent de main-d'oeuvre de base (travaux de terrassements, défrichement de la forêt, construction des routes). Lorsqu'on arrive à Enarotali, dans les hautes terres, où l'on va tourner à peu près six heures dans des conditions qui vont se révéler extrêmement difficiles. On découvre une route et que toute une région qu'on voulait parcourir est ouverte par un chantier. Nous filons donc dans la Jalan Raya qui relie Enarotali à Wamena. Ce qui fait environ 600 km, c'est-à-dire, à peu près quarante jours de marche. On va couper à travers la forêt, ce qui a pour conséquence qu'il est extrêmement dur de tourner. Avec de la pluie tous les matins et tous les soirs.
 D'emblée on se trouve dans une ambiance où les militaires n'interviennent pas, où les papous expriment leur désir d'indépendance et où nous essayons d'éviter ça en prenant des raccourcis pour essayer d'échapper à tout le monde et réaliser notre film sur la marche. On a fait trois cents bornes dans des conditions pas possibles, devant tracer les chemins dans la forêt avec un panneau solaire qui n'aide pas beaucoup à progresser. On constate vite que nos relations avec les gens sont moins amicales qu'avant puisqu'ils sont plongés dans des problèmes d'acculturation.
Ils ont connu l'église et l'école. Nous ne sommes donc jamais une surprise pour eux. Par exemple, on ne se mettra jamais quasiment tout nus puisque eux ne le sont plus. On va tout le temps être pris dans une sorte de pesanteur ethnologique : les gens expliquent ce qu'ils veulent, nous demandent d'où l'on vient et comment on peut intervenir pour soutenir leur désir d'indépendance, pour obtenir de d'argent, du travail, comment l'on peut quitter la Papoua pour étudier à l'étranger, bref, toutes des choses culturelles produites par une civilisation que nous voulions quitter. Dés lors, on comprend qu'on va filmer ce qui n'existe plus. Qu'on va enregistrer la fin d'un monde, la disparition de ce lieu de liberté qu'on a connu. Avec l'espoir de retrouver, plus loin, des wodanis ignorant tout contact avec le monde, ne sachant rien de la langue indonésienne, n'ayant aucun contact avec la religion chrétienne, ne connaissant de l'argent qu'un billet rouge qui leur servait de parure ! On ne les a pas découverts. Donc on s'est dit qu'on allait filmer ce que les papous racontent aujourd'hui. On a basculé d'un film poétique à un film plus sociologique. À tel point qu'on ne tourne plus que nos rencontres avec les papous.
Le paradoxe des papous est que dans la tradition ils luttent contre l'unité pour la diversité et qu'aujourd'hui ils sont condamnés à s'unifier contre un ennemi commun : l'Indonésie. Ils abandonnent donc le morcellement du territoire, la séparation hommes/femmes ( il y avait les maisons des femmes et des enfants ainsi que les maisons des hommes) pour la famille nucléaire. " Aujourd'hui, après être rentré, Philippe Simon monte le matériel tourné sur place qui d'après lui donnera lieu à deux films, dont l'un filmé sur ordre des papous. Le premier serait en quelque sorte le regard de l'autre sur soi et le second le regard de l'autre manipulant son image. Un pied de nez aux documentaristes?

Le Grand nulle part
(1) Marshall Sahlins, Au coeur des sociétés, Gallimard. Lire aussi, ce monument d'humour qu'est " l'Apothéose du Capitaine Cook " in la Fonction Symbolique, Mélanges offerts à Claude Levi-Strauss.

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