Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2002
Mots-clés : tournage, rencontre,
 

Le Jardin

En novembre nous vous présentons le tournage de Le Jardin, un film qui s'étend sur quatre saisons. Un court métrage d'Anne Ghijselings qui scrute des artistes se réunissant chaque semaine dans un même lieu. Découvrira-t-on les mystères de la création ? Suspense !

Les Quatre saisons
Dés que la figure humaine entre en scène, et a fortiori dès que la moindre fiction se profile, il y a corrélation entre ce qu'on croit lire comme image et ce qu'on croit vivre comme récit. Raymond Bellour. Trafic N°43.

Le Jardin
Voyagez-vous seul ? Mmm. Que pensez-vous du populisme en Europe ? Beeurk. L'église de scientologie est-elle une secte ? Pfffg. Portez-vous des dreadlocks ? Tss, tss ! Préférez-vous portez un piercing à la lèvre ou au nombril ? Haha ! Avez-vous un slip Calvin Klein dont la marque dépasse de votre pantalon cargo ? Humpf. Portez vous des Nike ou des Reebok aux lacets dénoués ? Blop. Pensez-vous que Virgin est un mode de vie ou un logo? Woofti ! Croyez-vous à la magie du Cinéma ? Oui. Enfin ! Une réponse à ce questionnaire administré par les porteurs d'uniforme du consumérisme post-moderne. Nous qui croyons au regard sur le monde qu'un réalisateur peut nous offrir abandonnons volontiers le marketing pour vous conter une nouvelle aventure du cinéma belge qui, décidemment, n'arrête pas de nous surprendre.
Nous sommes, en ce mois d'octobre, sur le tournage, de Le Jardin, un film d'Annick Ghijzelings, écrivain qui adapte son dernier texte au petit écran. Et pas n'importe comment puisque le souci de la réalisatrice est de filmer un groupe d'artistes, genre un peu adolescents attardés mais créatifs, en essayant de saisir les personnages dans leur singularité.
Mieux encore, dans leur intimité. De saisir davantage la gestuelle inconsciente d'une personne que son comportement conscient et maîtrisé. Beau challenge ! La surprise est grande lorsqu'on débarque rue de Stassart, dans une maison d'allure bourgeoise de trouver le rez-de-chaussée envahi par une nuée de techniciens qui occupent le rez-de-chaussée de la maison et préparent la mise en place d'un double travelling (avant et arrière) relativement complexe. Laurent, le machino, a fixé avec Remon Fromont, le directeur photo et cadreur du film, une super grue Aerocrane auquel est fixée une caméra opérant en Béta-digital. Elle occupe les trois pièces en enfilade, démarrant au seuil du jardin au fond duquel est placé un tableau représentant une jeune femme assise. « Etant donné le style de prise de vues voulu par la réalisatrice, caméra à l'épaule (sauf aujourd'hui) il était préférable de travailler en vidéo. On a hésité mais la vidéo permet de multiplier les prises afin d'arriver au plan que souhaite obtenir Annick. Ensuite, après l'étalonnage où l'on va travailler la couleur, on kinescopera le film en 35mm », nous confie-t-il, les bras croisés sur son tee-shirt rouge et l'oeil aux aguets.

Séquence
Produit par Christian Thomas (transat films), le film rassemble un groupe d'artistes se réunissant, tout au long de l'année pour confronter leurs vues mais surtout trouver dans l'énergie du groupe une respiration leur permettant de se soustraire à la solitude de leur travail créatif.
Une longue table réunit les convives parmi lesquels, votre serviteur reconnaît d'emblée (cinéma oblige) : Yves Cantraine hilare mange une tranche de carotte (Plus que deux, 2001), Catherine Montondo (Etrangeté du soir, 1994) en robe à fleur (Type groupe de Bloomsbury) et Laurette Van Keerbergen, (Les petites personnes, 1992), légèrement en retrait du groupe. Trois cinéastes qui expriment leur personnalité et à qui Annick Ghijzelings à demandé de ne surtout pas se construire un personnage, d'être eux-mêmes, comme dans la vie quotidienne. L'ambiance est joyeuse plutôt festive, et le vin aidant les langues se délient. On plaisante, rigole, s'amuse comme dans un vrai repas entre amis.
Nous assistons aux répétitions du plan : la caméra cadrant le tableau dans le fond du jardin, passe au-dessus de la table, nous faisant découvrir les convives dans un long travelling arrière qui permet à ceux-ci de quitter la table et de s'égailler dans le jardin où les conversations se poursuivent. Nous sommes en été. Un travelling avant, symétrique au premier est prévu se terminant sur le tableau dans un jardin poudré de neige, l'hiver. Le point de ce mouvement complexe est réglé au follow focus par Yannick Dolivo, la pointeuse. Tandis que dans un angle mort, Eva Houdova, la scripte du film enregistre la durée du plan et que la réalisatrice l'observe sur un moniteur vidéo afin de choisir le tempo juste.

Multimédia
 « Je suis d'abord écrivain, nous confie Annick Ghijzelings. Le premier livre qu'elle a publié s'intitulant Petite histoire qui part de rien ou d'un mensonge ou d'un désir et qui n'a pas de fin. Aussi aux éditions Esperluette. C'était l'époque où au cinéma et en littérature on aimait les titres à rallonge Le film est basé sur son quatrième livre qui s'intitule également Le Jardin.
Ce qui m'a amené à l'image, poursuit-elle, fut l'envie que l'histoire du Jardin continue.
Avant d'être un livre, ce fut une histoire vécue, et puis ça a été un texte pour une exposition (qui a eu lieu il y a deux ans), de ce texte est venu le livre, je voulais que cette histoire ne se termine pas, qu'elle devienne une histoire qu'on raconte toute sa vie, qu'on utilise chaque fois des moyens différents pour la faire vivre. Le sujet du Jardin est un groupe d'amis qui se réunissent, avec un tableau dans le jardin, pendant les quatre saisons. Le film raconte l'itinéraire de douze personnages pendant toute une année. Ce sont des artistes, pas toujours à l'aise, qui ont du mal à affronter leur solitude et leurs contradictions qui se retrouvent tous chez l'une des leurs, peintre, qui a peint un tableau, qui s'appelle « La Solitude », et qu'elle place dans son jardin. En plus d'être l'histoire des douze personnages, le film est véritablement l'histoire du tableau qui va passer toute une année dans le jardin, oublié dans un coin. J'ai vraiment vécu l'histoire comme ça, à la différence près que le tableau était dehors parce qu'il était raté. J'ai un peu changé l'histoire, car, dans le film, le tableau est beau.

Image
Le choix du support, du Beta-digital est lié à l'image. Il y a un traitement numérique de l'image qui est prévu. L'image du film va être abîmée comme le tableau est abîmé par le temps. Il y aura une sorte de détérioration de l'image au fur et à mesure qu'on avance dans l'année. Le film commence avec une image propre qui se détériore petit à petit. C'est aussi une image où l'on rend présent le grain comme dans les tableaux impressionnistes. Les couleurs s'y référent aussi.
Le Jardin raconte un souvenir, avec le désordre et le chaos qu'un souvenir peut avoir, dans la mémoire, avec des moments qui sont comme des flashes. C'est pourquoi il y a un traitement du son et de l'image particulier. L'image nous en avons parlé quant au son il n'y a pas de son synchro, il ne correspond pas nécessairement à l'image. Ceci pour rendre sensible le décalage au niveau de la perception sensorielle. De même le tableau qui est, en quelque sorte, le personnage principal, la boîte noire du film est toujours à l'arrière plan. Il n'est jamais au centre de l'image. Au fil du film, on le perd de vue. Le seul élément qui y revient est la matière du film. Il est présent sans être omniprésent.

Mouvement
Le film est fait de mouvement. Je voulais que la caméra soit la plus fluide et la plus mouvante possible, pour qu'elle colle très fort aux gens. Je voulais qu'elle soit proche des regards, des visages, jusqu'à l'impudeur. Pour moi, c'est la seule manière de montrer l'intimité des gens. Il fallait une grande liberté au niveau de l'image et des coloris. Il n'y avait pas de texte écrit, les gens parlaient de ce qu'ils voulaient avec spontanéité. Il fallait capter l'immédiateté. C'est une sorte de documentaire sur une fiction. J'ai eu la chance d'avoir de bons professionnels. Remon Fromont a tourné presque tous les plans pour aller chercher le visage des gens. A part la machinerie du dernier jour, lorsque tu es venu, où l'on a fait un travelling avant et arrière. Deux plans se succèdent comme un très long plan-séquence.
De plus, Je voulais une image sensuelle, avec les regards et les gestes; pour donner l'impression aux spectateurs d'être vraiment assis avec les gens, de faire partie du groupe. Je voulais un groupe et non des individus séparés. Tous ces gens se réunissent chez une femme, qui est plus présente à l'écran que les autres. C'est elle qui a peint le tableau et c'est elle qui réunit les gens.
Il fallait trouver un équilibre entre la rigueur de la direction et la détente d'un vrai repas. Donc, plutôt que de donner des indications strictes, j'ai essayé de recréer un climat, une atmosphère permettant aux gens de se trouver dans un état où ils pouvaient être le plus naturel possible. J'ai filmé des attitudes personnelles, des regards songeurs... Peut-être qu'ils ne se rendaient même pas compte de tout ce qu'ils faisaient, et qu'ils vont être étonnés lorsqu'ils se verront à l'écran.

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