Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Le Jeune Karl Marx de Raoul Peck

La lutte infinie

Cette année marque le centième anniversaire de la révolution russe de 1917 qui bouleversa la Russie tsariste et, par effet de contagion, l'ensemble du monde. Fortement influencé par les théoriques marxistes et les idéologies révolutionnaires, ce mouvement va essaimer et donner, entre autre, le système d'organisation politique et sociale communiste. Prenant le contre-pied du mythe et du récit hagiographique, Raoul Peck s'intéresse à la jeunesse du penseur allemand, bien avant l'écriture de sa grande œuvre, Le Capital, qu'il ne pourra d'ailleurs pas achever de son vivant.

Le jeune Karl MarxMilieu du 19e siècle. En Angleterre, dans une usine, la colère gronde. Après un énième accident de travail, les ouvriers se confrontent à leur patron, en présence du fils de ce dernier. Une ouvrière récalcitrante est virée sur le champ. Ému et choqué par ce qu'il vient de voir, le fils de l'industriel va tenter de se rapprocher de cette classe laborieuse. Ce jeune homme c’est Friedrich Engels, futur philosophe et théoricien socialiste, qui deviendra l'ami intime et le compagnon de lutte de Karl Marx. Cette scène d'ouverture annonce d'emblée la forme du film : le récit se fera au plus près des visages, lieux de confrontations entre classes, saleté prolétaire contre propreté bourgeoise, labeur contre capital.

Profondément influencé dans sa jeunesse par l’œuvre de Marx, Raoul Peck tourne le dos à la reconstitution historique et cherche les hommes et les femmes derrière les portraits sclérosés de personnages devenus des légendes. Le cinéaste s'intéresse avant tout à la jeunesse de trois individus – Karl Marx, Friedrich Engels et Jenny Von Westphalen - qui décident, malgré tout, d'essayer de bousculer le monde et de le changer. Il s'agit donc pour lui de rendre d'abord compte d'un élan vital qui s'empare de ces jeunes gens et qui les pousse à remettre en question leur milieu d'origine et à s'engager dans une mutation en profondeur de l'Europe : Il n'y a pas de bonheur sans révolte contre le vieux monde. Avec simplicité et générosité, le cinéaste accompagne ce parcours contrasté et passionnel.

Le jeune Karl MarxDe Londres à Paris, de Berlin à Bruxelles, d'exil en exil, Karl Marx sera aussi cet explorateur infatigable des inégalités, confronté lui-même à la précarité et aux difficultés matérielles. Et si c'est bien Karl Marx qui est au centre du film, le cinéaste le situe toujours en relation avec l'autre, son ami et sa femme bien entendu mais aussi ses détracteurs et ses opposants. Avec l'appui de l'interprétation intense de August Diehl, il donne à Marx un corps fait de désirs et d'émotions. La pensée de Marx et de ses compagnons se ressent, vibre, entre leurs doutes, leurs maladresses, leurs emportements souvent. Le cinéaste parvient à capturer l'incandescence de cette pensée radicale dont l'objectif n'est pas de s'entendre avec le système existant mais bien de le détruire. L'affrontement avec Pierre-Joseph Proudhon, admirablement campé par Olivier Gourmet, est à ce titre particulièrement éclairant.

Si Raoul Peck tombe parfois dans le travers d'une trop grande pédagogie, dans sa volonté de rendre Marx accessible au plus grand nombre, il parvient à transmettre l'enthousiasme d'une époque qui rappelle souvent furieusement la nôtre. Les luttes collectives sont encore possibles, la résignation n'est pas inéluctable.

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