Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2001
Mots-clés : rencontre,
 

Le Lait de la tendresse humaine de Dominique Cabrera

La reconstruction après la faille
OedipeDans le décor somptueux du Foyer du Théâtre de Namur, m'est présentée une jeune dame à la démarche nonchalante, le regard perçant, le sourire aux lèvres, la poignée de main chaleureuse. Dominique Cabrera, qui vient de réaliser, après plusieurs documentaires, son premier long métrage de fiction en coproduction avec la Belgique, répond à mes questions sans réticences, cherchant dans le regard l'étincelle de la connivence.
Le Lait de la tendresse humaine est un film autobiographique quant aux sentiments qu'il exprime. C'est une transposition dans le domaine de la fiction de mes sentiments profonds; la déroute, la reconstruction, la difficulté d'établir des liens avec son compagnon, le fait de le retrouver ensuite.
C'est un film sur le mouvement de la vie ; sur la construction, la destruction et la reconstruction et comment elles sont mêlées dans le coeur d'une personne.
J'ai construit mon film sur le chiffre deux et le chiffre trois ; les duos et les trios. C'est ce que dit profondément ce film : pour être deux, il faut accepter d'être trois.
C'est une série d'histoires d'amour qui naissent entre des personnes au moment où elles acceptent "l'intrus".
C'est le thème de l'OEdipe, le thème de l'autre dans le triangle, et sur le thème de la naissance de la parole, au sens où on parvient à dire le vrai, le profond, quand on abandonne les rôles.
Christelle est dans un rôle auquel elle essaie de se conformer le mieux possible et cette crise est l'occasion pour elle de commencer à dire ses propres mots.

L'Autre
"  Parfois, lorsque la crise vous tombe dessus, on peut ne pas s'y engouffrer, simplement, si une main vous est tendue. Cela peut-être une discussion, un sourire, un moment de chaleur humaine. Encore faut-il être receptif.
Je dirais que mon film est l'éloge de la compagnie, et non celui de la famille.
Il n'y a pas de jugement dans ce film ; je ne me suis pas situé à un niveau idéologique. Mais il est vrai que j'estime que le rapport à l'autre c'est la vie. Le fait d'aimer, d'être aimée, d'avoir des liens, des rapports, est primordial pour moi.
Ce sont ses rapports avec Claire, sa voisine, qui permettent à Christelle de renaître et réciproquement d'ailleurs. C'est le fait que Christelle soit chez elle qui va permettre à Claire de faire bouger quelque chose dans sa vie et d'accéder à une connaissance plus grande d'elle-même.
J'ai beaucoup lu Françoise Dolto et j'y ai beaucoup pensé en faisant ce film. Je me souviens d'une anecdote que j'ai failli utiliser, où elle raconte l'histoire d'une femme qui tombe dans une espèce de catalepsie après la naissance de son bébé. Son mari fait une sorte d'enquête dans sa famille et découvre que sa mère avait déjà eu un problème semblable. Il va au chevet de sa femme et lui raconte l'histoire et elle se réveille.

Rembrandt
" C'est un film de reconstruction, de reconstitution, à la manière des autoportraits de Rembrandt. Rembrandt s'est peint tout au long de sa vie. Je pense qu'il cherchait à avoir un regard lucide sur lui-même mais il avait également le souci de se reconstruire, de rassembler ses traits sur la toile.
Ce tournage a été très éprouvant pour moi. J'ai eu beaucoup de bonheur à réaliser ce film mais il m'a épuisée. J'ai vécu huit semaines intenses. C'était comme une traversée de tous les sentiments qui comptent dans ma vie : le vertige, l'amour, parler d'un enfant, parler de sa tristesse, chercher quelqu'un qui n'est pas là ; être à nouveau un enfant, retrouver ses parents, etc.

Reconstitution
" Ma relation a été très simple avec les acteurs. Ce qui a compté, c'est le scénario, ce qui était écrit, et comment ils se sont modelés aux sentiments que j'éprouvais. Le cinéma est une épreuve de vérité ; car si les acteurs sentent la sincérité des sentiments à exprimer et s'ils sont de bons acteurs, s'ils ne sont pas trop embarrassés d'eux-mêmes, ces sentiments pourront faire écho en eux.
J'ai choisi de tourner caméra à l'épaule car je voulais fabriquer un film où l'on sent quelque chose de fragile, comme un chemin qui se cherche, comme un dessin fait au crayon, pour donner l'impression de quelque chose de mouvant comme le vent dans les feuilles, pour avoir l'impression que la pellicule est affectée par ce qui est filmé et aussi pour pouvoir aller vers mes acteurs.
La lumière est un élément très important. On a cherché à avoir une lumière très translucide pour qu'elle puisse émerger des personnages. On a cherché à avoir beaucoup de couleurs ; faire un film vivant même si on y côtoie le gouffre.
Les frères Dardenne ont coproduit le film, ce qui m'a permis de faire la post-production en Belgique, avec des techniciens belges, qui ont donné beaucoup d'élan à la finition.
Le Lait de la tendresse humaine est une espèce de reconstitution et dans cette reconstitution, il y a une partie que l'on abandonne ; il y a de la perte, de la tristesse qui part.
Ce film est une grande étape pour ma vie de cinéaste et pour ma vie tout court. C'est comme si j'avais fait un tableau, un acte artistique, qui serait la synthèse de tout ce que j'ai fait auparavant et de ce que je suis.
Après ce film, une nouvelle phase est à écrire. J'ai l'impression que, dorénavant, mes films vont être différents. "

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