Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2008
 

Le maquillage avec Fabienne Adam

Le maquillage

Lorsqu’on parle des métiers du cinéma, on parle peu du travail des maquilleuses. Elles ne sont proches des caméras qu’une minute avant le tournage d’un plan, le reste du temps, elles travaillent hors plateau avec leurs innombrables trousses et miroirs éclairés par une série de lampes impressionnantes. Aussi importante qu’une scripte, la maquilleuse est cachée par l'ombre des métiers les plus courus du plateau, genre réalisateur, chef opérateur, preneur de son, décorateur.

 

Cinergie : Qu’est ce qui a fait que tu as décidé de devenir maquilleuse et pourquoi as-tu choisi le cinéma plutôt que le théâtre ?
Fabienne Adam : C’est un pur hasard. Mon copain étudiait à l’INRACI. Un jour, je suis venue lui dire bonjour sur un plateau où il tournait. La maquilleuse avait eu un accident et comme j’étais la seule fille disponible, il m’a dit : « Tiens, toi qui connais les poudres et le maquillage, vas-y, lance-toi ». Heureusement
Quand je suis arrivée à Bruxelles, je n’avais pas encore 18 ans. J’ai d’abord étudié l’esthétique qui m’a fait connaître le milieu du parfum etc., mais je ne voulais pas travailler dans ce milieu. Les théâtres, à Bruxelles, ont souvent une maquilleuse attitrée à l’année et c’est très rare qu’il faille la remplacer. Alors, je me suis tournée vers le cinéma. Sur les tournages, je me sens bien, je rencontre plein de gens et tous les jours on est dans un endroit différent. Comme je ne tiens pas en place, cela me va très bien. Aujourd’hui je n’ai pas l’impression d’aller travailler quand je me lève et que je vais sur un plateau. Ça c’est super !

C. : Pendant le muet, le maquillage était d’autant plus important qu’on travaillait, au début du noir et blanc, avec une émulsion orthochromatique de la pellicule (indifférence au rouge). Puis on est passé à la panchromatique qui a tout changé et ensuite à un style de maquillage qu’on appelait invisible et naturel pour lequel la règle était que les hommes soient moins maquillés que les femmes. Où en est-on ? 
F.A. : Si on travaille sur un film fantastique ou un conte de fée, on va maquiller davantage. On est dans une image surréaliste. Par contre, si on fait un film à caractère social, on va devoir sentir la peau qui brille, les rougeurs, la transpiration, etc. Tout dépend du personnage joué; femme à la maison, femme de ménage ou belle poupée.
Il n’y a pas de règle, c’est pendant les tests que tout se décide avec le réalisateur.

C. : Avant un film, tu discutes avec le directeur photo du maquillage ?  
F.A. : On fait toujours des tests avec les comédiens principaux avant de commencer le tournage. Il faut voir comment réagissent leurs peaux. On discute avec le chef opérateur aussi, pour savoir si on travaille dans des lumières chaudes ou des lumières du jour, plus froides et on décide des teints. Par exemple, sur le film de Nabil Ben Yabir, Les Barons, qui se passe en plein été, on s’attend à ce que la couleur des peaux change tout au long du tournage, on doit y faire attention. Et comme les comédiens principaux ont une belle peau mate, on mettra très peu de fond de teint, on doit juste surveiller les brillances. Nabil filme Les Barons en 35mm, c’est la pellicule la plus fine qui a le rendu le plus réaliste. Alors, si je n'ai pas besoin de maquillage, je dois savoir dire non, je ne maquille pas ! Il ne faut pas vouloir en rajouter, comme dirait mon prof.! Au cinéma, il faut faire perdre le moins de temps possible à l’équipe et aux comédiens qui ont des textes à retenir, des déplacements à apprendre au centimètre près, des émotions parfois très fortes. Je dois intervenir seulement quand c'est nécessaire.

C. : Peux-tu être plus explicite par rapport aux raccords. Il faut respecter une chronologie qui n’est pas simple, les séquences de fin peuvent être prises au début…
F.A. : Avant le tournage, il y a toute la préparation qui commence en général un mois avant et là, notre meilleure amie c’est la scripte, qui gère tous ces petits détails de la réalité du film. Elle connaît la continuité en temps réel et, avec elle, on va construire les personnages. On fait un planning détaillé des séquences dans lesquelles joue chaque personnage principal, et quelle est son apparence. Si c’est une femme, on aura souvent différents maquillages. Pour tenir une référence entre différentes séquences, il faut avoir un rendu photographique. Nous prenons nous-même des photos. Avec le numérique, on dispose d'une meilleure référence de couleurs.On ne travaille jamais sur une base neutre. Une personne n'a pas le même teint tous les jours; un comédien peut arriver avec des cernes, le teint pâle... La maquilleuse doit avoir des références photos de la tête que doit avoir le comédien ce jour-là sur les plans qui vont être tournés.

C. : Tu commences très tôt le matin. Comment ça se passe quand le comédien arrive après une nuit agitée ?
F.A. : S’il a mal à la tête parce qu’il a fait la fête la veille et qu’il a des cernes, on lui applique des compresses froides qu'on vend en pharmacie, sous forme de petits coussins. Dans le temps de maquillage, on inclut toujours dix minutes pour la mise en forme : compresses, aspirines et gouttes pour blanchir les yeux, crème pour la peau tirée, massage.
Finalement, une maquilleuse est aussi psychologue, elle parle aux comédiens en les maquillant, elle les met en condition; oublier ce qui est en dehors du plateau pour se concentrer uniquement sur leur personnage. Lorsqu’un comédien ou une comédienne arrive le matin sur le plateau, il faut pouvoir être chaleureux tout en les recevant de manière neutre, il faut vraiment essayer de calmer leur humeur. Ils viennent de se lever, après avoir eu des journées très lourdes, parfois il arrive que l’on passe seize heures sur le plateau. Et le lendemain au matin, il faut recommencer, parfois dans des endroits froids. C'est pourquoi il faut veiller à ce qu'il y ait une température agréable dans la pièce de maquillage, avec des couvertures chauffantes. On essaye de faire en sorte que ce soit un moment super agréable.

C. : Les maquilleuses ont parfois un petit côté maternel.
F.A. : On l'a d’office! On s’occupe des visages, du corps, tout ce qui est la peau du comédien, on le prend en main toute la journée. Entre deux prises, il est chez nous, et on s'occupe de lui, s’il a froid ou faim ou soif. Une maquilleuse s'occupe du comédien pour qu’il se sente bien. C'est important, car son état d'esprit se reflète sur son visage. Si on veut lisser son visage, un baume ne suffit pas, il faut que lui-même soit détendu.

C. : Le maquillage, c'est travailler le regard en soulignant les yeux, mais aussi les joues, les lèvres. Avec la pellicule couleur actuelle il faut mettre très peu sur les lèvres pour empêcher qu’elles deviennent trop rouges. As-tu appris tout ça à l’école ?
F.A. : Maquiller ne consiste pas à faire en sorte que les comédiens ne brillent pas, il arrive que cela soit l’inverse, qu’on ait besoin que le comédien transpire. Cet apprentissage est d’abord scolaire, j’ai un an de formation spécialisée. Voir le visage d'un comédien dans ses autres films fait gagner du temps au maquillage. Au moment des tests, je mets parfois une lampe de poche sous le menton, ce qui permet de découvrir les endroits où il ne faut absolument pas qu’il y ait de l’ombre. Lorsqu’on met une lampe de poche sous un visage, cela le vieilli; les ombres se creusent, on découvre exactement les petits endroits délicats. Souvent, c’est au creux du nez ou près des yeux, parfois ce sont les tempes qui peuvent changer tout un visage. Il suffit d'éclairer le teint de ces zones ou au contraire, s’il s’agit de vieillir le personnage, souligner le teint plus sombre.

C. : Pour créer des blessures, des cicatrices ou des anomalies de la peau, utilises-tu des matières telles que du plasto, du tuplast ou du collodion ?
F.A. : J’utilise tout, selon le besoin du film. J’utilise le plasto pour les effets spéciaux, mais aussi le tuplast, même du glatzan et pour les cicatrices, on peut même utiliser le kleenex avec de la colle. Pour faire des effets spéciaux, on trouve pas mal de choses dans sa cuisine. Le problème, au cinéma, c’est qu'on doit savoir refaire le même travail sur un visage ou un corps, pour les différentes prises, alors que dans la création plastique c’est souvent un one shot.
Pour des effets spéciaux plus évolués, on fait appel à des spécialistes. Le plus difficile c'est de travailler avec de la matière; déformer un nez, faire une blessure à la lèvre ou un bec de lièvre.

C. : Comment fais-tu pour créer une cicatrice ?
F.A. : J'utilise une matière qui ressemble à la texture de la boule Quiès. Je vais donner de l'épaisseur à la peau, sur laquelle j'applique la matière que je vais creuser, le tout maquillé pour donner de l'homogénéité; puis de la couleur. On peut ajouter des crasses si la personne s’est coupée avec quelque chose de sale, et du sang par-dessus. Après la blessure, il faudra créer la cicatrisation, pour cela j'utilise du tuplast. S’il s’agit d’une cicatrice qui se referme bien on utilisera du collodion qui donne un petit effet de peau retroussée. Et il ne faut surtout pas oublier les raccords possibles et prendre des photos et des notes.

C. : Sur le tournage, je t'ai vu avec une mallette avec le matériel de base et une trousse, plus petite, destinée aux raccords à effectuer sur le plateau.
F.A. : Quand on travaille sur un long métrage, ce n’est pas vraiment une mallette que l’on utilise, mais une sorte de caisse de chantier ! Puis il y a la trousse de face, qui peut être un sac avec des petites trousses pour chaque comédien. Pour des questions d'hygiène, certains comédiens exigent d’avoir leur trousse personnelle. Sur ma trousse, je sais à qui appartient chaque pinceau ou rouge à lèvre. Les règles d’hygiène sont de toute façon la base du maquillage. Il ne s’agit pas de toucher un comédien avec des mains sales ou de se curer les ongles après un maquillage. Ce sont des détails importants. On ne va pas utiliser une éponge pour un comédien et ensuite s’en servir pour aller maquiller une autre personne. On utilise toujours un crayon après l’avoir taillé devant le comédien. Pour les lèvres, on démaquille toujours avec un produit spécial désinfectant, on prend un pinceau et on le nettoie devant la comédienne pour l'assurer qu’il est propre. Ce sont de petits détails qui finissent par devenir naturels et importants pour la mise en confiance.

C. : Est-ce un métier qui permet à un jeune d’envisager un avenir ?
F. A. : On peut vivre de ce métier. Au début, il faut être épaulé par une chef maquilleuse, qui nous prend sous son aile, qui nous amène sur les plateaux, qui commence à nous faire bosser et nous faire connaître. Cela peut prendre du temps. À Bruxelles, la concurrence est rude. Nos horaires de travail sont les horaires de tournages; des journées très longues où on ne fait que ça, suivies de journées sans travail ! Il faut se tenir informé sur les innovations des produits et l'évolution des pellicules utilisées. Le travail que l'on fournit n'est pas comparable à notre salaire, comme pour l’artisanat, on travaille beaucoup en comparaison de ce qu’on est payé.
Concrètement, on est très bien payé en cinéma, en publicité encore plus, en théâtre et opéra beaucoup moins, mais il y a la stabilité que nous n'avons pas au cinéma.

C. : On ne se rend pas compte que c’est un travail énorme de 15 à 16 heures par jour ?
F. A : Le staff Habillage – Maquillage – Coiffure doit être présent une heure avant les comédiens pour l'installation du matériel. Ensuite, on a une à deux heures de préparation des comédiens. Enfin, quand la journée de tournage est terminée, il y a le démaquillage; d'une demi-heure à trois quart d’heure. Après, on va chercher la feuille de service pour le lendemain avant de rentrer chez soi et préparer le travail du lendemain. On arrive vite à quinze heures de travail par jour dans le cas où l’on tourne près de chez soi, ce qui n’est pas toujours le cas. Quand on rentre à la maison, il y a encore du boulot, comme pour l’habilleuse qui doit encore faire ses machines à laver ! Mais on s’en fout, car c’est tellement passionnant que cela ne nous met jamais de mauvaise humeur !

 

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