Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
06/07/2009
 

Le Miroir d’Andreï Tarkovski

L'excellente collection « côté film » de Yellow Now en est à son quatorzième numéro depuis 2005. Avec Le Miroir de Tarkovski par Jean-Christophe Ferrari, elle frise la perfection, tout simplement.

De Ferrari, on connaît les analyses sur le temps et la durée chez Wong Kar-Waï, ce double rapport dans lequel il excelle : « ni vin de l'oubli, ni liqueur du souvenir » ( In The Mood for love aux éditions La Transparence).

Le Miroir de Andrei TarkovskiDu Miroir dans lequel Tarkovski évoque son enfance, on sait aussi, désormais, qu'il s'agit de l'un des films préférés de Jaco Van Dormael (voir « Cinéma cinéastes » sur notre webzine de juin). Ce film envoûtant se situe plus du côté du caractère sinueux de la mémoire que dans la diachronie des souvenirs (ainsi, comme le souligne Ferrari, que des films comme La JetéeVertigo et le Narcisse noir). Tarkovski mélange différents temps « comme on bat un jeu de cartes et en livre au spectateur le lancé désordonné et bariolé ». Il y distribue des épisodes de son enfance, de celle son fils, de la vie de sa mère, des archives de la grande histoire, des scènes de son premier amour. Mais qui se souvient, au juste ? Le narrateur ? La mère ? L'enfant ? Est-ce la mémoire de la Russie, de l'histoire de l'art ? On ne le sait pas trop, « notre confusion s'accroît d'autant que certains personnages se déplacent d'une nappe du passé à l'autre ». Pour mieux comprendre la complexité de cette mémoire comme enquête sur le temps qu'est le Miroir, relisons Tarkovski : « Je ne voulais pas d'un film de souvenirs plein de tristesse élégiaque ou de nostalgie d'enfance » et aussi « j'ai la conviction que d'incroyables découvertes nous attendent dans la sphère du temps. Du temps, nous ne savons quasiment rien. » (Journal 1970-1976)

Jean-Christophe Ferrari nous explique que, pour le réalisateur, notre difficulté à communiquer et notre solitude viennent du fait que nous sommes enfermés dans un présent étanche, strictement individuel. « La mémoire travaille à partir de l'imprécision et du doute. Elle est une interrogation qui s'élève avec le fond d'une hésitation. Voilà pourquoi elle se dilate en essayant de faire sienne la mémoire des autres. Voilà pourquoi elle est fragile, incertaine, tendue, tâtonnante. Voilà pourquoi, en scrutant passionnément le passé, elle questionne la nature même du temps. »

Découvrez le chapitre imprévu qu'il consacre aux vertiges de l'érotisme et aux ficelles érotiques (oui, oui) chez Andreï Tarkovski (de quoi faire douter Slavoj Zizek qui, dans Lacrimae Rerum, essais sur Kieslowski, Hitchcock, Tarkovski et Lynch, défend l'idée de l'asexualité du réalisateur).

Lisez la suite des passionnantes réflexions de l'auteur dans son chapitre consacré au verbe. Quel est le statut de la parole (pas seulement du visible et de l'invisible) ? Il nous fait remarquer que la fin du Sacrifice (l'enfant, « muet comme une carpe », recouvre la parole), renvoie à la scène d'ouverture du Miroir, dans laquelle le jeune bègue renoue avec le langage. Dans la préface qu'Antoine de Baecque consacre au livre, il y ajoute le dernier plan de Stalker, qui s'attarde sur Ouistiti, la fille du guide, paralysée et muette.

Le Miroir de Andreï Tarkovski par Jean-Christophe Ferrari, éditions Yellow Now, coll. Côté films.

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