Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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avril 2009
02/04/2009
 

Le pressentiment d’Alex Stockman

Corridor sort, en dvd, le long métrage de fiction d’Alex Stockman, Verboden te zuchten / Le pressentiment. Film d’un noir pessimisme, on y retrouve cette tradition du réalisme fantastique propre au cinéma flamand. Il rappelle, par bien de ses qualités, L’homme au crâne rasé d’André Delvaux qui en est un exemple particulièrement réussi.

Naufrage existentiel

Verboden te zuchten Naufrage existentielJoris un jeune homme de 26 ans, lunaire et décalé, sorte de Buster Keaton postmoderne au regard absent et pourtant étonné d’être là, décide de quitter Bruxelles alors que se termine sa relation amoureuse avec Valérie. Au moment de prendre son train, sous le coup d’une émotion qu’il ne s’explique pas, il hésite et finit par louer une chambre dans un hôtel populaire, face à la gare. Déconnexion, mise en transit, attente. Des trains passent, s’arrêtent, repartent. Joris erre dans les rues de la ville de jour comme de nuit ou parcourt, avec la même hésitation, les corridors et les salles communes de l’hôtel, sombrant lentement dans une disparition de soi, une suspension existentielle où, de rencontres hasardeuses en dérives imaginaires, son étrangeté au monde et son incapacité à y occuper une place semblent contaminer la réalité qui l’entoure et qu’il ne fait plus que traverser.

Récit d’un jeune homme qui se noie, Verboden te zuchten / Le pressentiment, d’Alex Stockman est un film d’une rigueur de réalisation qui frappe par sa facture sans faille et sa mise sous tension narrative, développant un art de l’effritement dont chacun peut ressentir la dimension tragique.

D’une écriture épurée, la durée des plans et le découpage des séquences laissent le champ ouvert à ce qui ne se voit pas. Le caractère tantôt littéraire, tantôt banalement quotidien des dialogues et des situations donne toute son importance au non-dit et à ces zones obscures où se devinent, palpitantes, des formes de l’inconscient. Cette fiction à la poésie glaçante et glacée réussit à rendre palpable un mal être qui touche toute notre société et dont Joris n’est jamais qu’un instant parmi tant d’autres. Métaphore de ce qui se vit de fatal quand les êtres succombent à leur isolement et deviennent les fantômes d’une impossible communication, Verboden te zuchten / Le pressentiment parvient à donner une figure à ce qui ronge nos vies comme un cancer abstrait et que certains désignent sous l’appellation de libéralisme existentiel.

Et si finalement Alex Stockman voit dans la mort comme la clôture de cette disparition de soi, la portée symbolique de son personnage nous laisse pressentir que c’est dans la conjugaison de nos singularités, dans leur mise en commun que peut surgir ce qui, déjà, n’est plus de l’ordre de ce naufrage existentiel.

Ajoutons pour conclure que ce DVD propose également une longue interview du réalisateur et surtout son premier court métrage, Histoire d’un jeune homme pressé, qui, telle une première esquisse de Verboden te zuchten, portant déjà en germe toutes les qualités et l’étonnant imaginaire.

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