Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
06/05/2009
 

Le rebelle de King Vidor par Luc Moullet

Réhabilitation

Le Rebelle de King Vidor

Affirmer, à propos du Rebelle de King Vidor, que « s’il ne fallait conserver de toute la production hollywoodienne qu’un seul film, ce serait celui-là » et ajouter qu’il est « l’une des plus sublimes créations du génie humain » a de quoi surprendre. En effet, à l’époque de sa sortie en salle, en 1948, la critique et le public l’avaient accueilli plus que froidement et même si, au fil des années, une reconnaissance des qualités du film a vu le jour jusqu’à en faire, pour certains, un film culte, un tel extrémisme dans le parti pris demande explication.

Bon, disons le tout de suite, le numéro 13 de la collection Côté films des éditions Yellow Now consacré au film Le Rebelle de King Vidor est signé Luc Moullet. Réalisateur génial de films géniaux comme Genèse d’un repas ou La Comédie du travail, critique érudit (notamment aux Cahiers du cinéma), il est bien connu pour ne pas mâcher ses mots, pour ne pas taire ses coups de cœur. Dont acte. Le Rebelle émeut totalement Luc Moullet et il va nous dire pourquoi au fil des cent dix pages de ce petit livre qui se lit avec délectation.

La technique d’analyse qu’emploie Luc Moullet couvre un large champ. De la naissance du film comme projet d’adaptation du roman d’Ayn Rand (La source vive) jusqu’au découpage du film en morceaux de bravoure cinématographique en passant par le contexte historique du film, son esthétique, sa construction et les aléas de sa production, le livre de Luc Moullet ne laisse rien dans l’ombre. Chaque élément vient éclairer les autres et ce qui, dans un premier temps, s’apparente à un simple travail de déconstruction de la structure d’un film, devient ici, par la force du verbe, une authentique démonstration de ce qui suscitait notre surprise.

À lire Luc Moullet, on comprend pourquoi Le Rebelle est un moment capital dans l’histoire du cinéma américain. Cela ne tient pas seulement au contenu même du film, un chant absolu à la gloire de l’individu créateur refusant toute compromission avec les règles et les lois de la société, cela tient aussi, et avant tout, au talent et au savoir-faire de King Vidor. Luc Moullet, sans jamais en faire l’hypothèse, montre clairement en quoi il y a entre le héros du film, Howard Roark incarné par Gary Cooper, rebelle radical à toute forme de marchandage de son travail d’architecte et King Vidor cinéaste, une filiation qui met en cause directement le cinéma hollywoodien.

Et pourtant, la réalisation du Rebelle rompt avec une quelconque prétention à délivrer un message. Son enjeu n’est pas là. Ce qu’il met en place, et Luc Moullet en énonce comme l’acte de naissance, est le surgissement de l’imaginaire comme moteur d’un film aux allures réalistes. Inclassable, unique, formidable, il dynamite tous les conformismes, tous les attendus, toutes les frilosités en matière de réalisation. Instant suprême de l’excès, il invente une forme qui, plus que de coller de façon cohérente au contenu de l’histoire, l’amplifie, le dépasse, le transcende en un feu d’artifice où vitesse de la narration, brutalité du propos, érotisme de situations, fascination du regard, surréalité des cadres, frénésie de la musique, trépidation du montage sont autant de voix d’une polyphonie ravageuse.

Luc Moullet nous dit cela, et bien d’autres choses, sur ce film géant, « hénaurme » dans tous les sens du terme et surtout, nous donne envie de courir trouver le DVD du film pour le revoir et le revoir encore. Un livre salutaire, une réhabilitation qui s’imposait.

Le rebelle de King Vidor par Luc Moullet

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