Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
07/06/2007
Mots-clés : sortie en DVD,
 

Le Récidiviste de Ulu Grosbard

Straight Time (Le Récidiviste - 1977)

À l’instar de Hal Ashby, Monte Hellman ou George Roy Hill, Ulu Grosbard est l’une des armes secrètes les mieux gardées dans l’arsenal du cinéma américain des années 70-80. Inconnu du grand public, cet anversois d’origine né en 1929 avait commencé une monotone carrière dans l’industrie diamantaire avant d’être pris par la passion du théâtre. Il quitte alors le plat pays qui fut le sien (notons ici que Jacques Brel n’avait certainement jamais dépassé Wavre...), part pour Chicago, étudie à la prestigieuse Ecole d’Art Dramatique de Yale et devient un metteur en scène réputé de Broadway dès 1957 où il met en scène divers auteurs contemporains, tel que David Mamet avec son célèbre American Buffalo. Mais le cinéma titille également Ulu.

Après quelques années où il officie en tant qu’assistant réalisateur, notamment pour Sydney Pollack, Elia Kazan ou Robert Wise (excusez du peu...), il réalise son premier film en 1968, adaptation d’une pièce qu’il avait mise en scène, The Subject was roses avec en vedette un débutant du nom de Martin Sheen. Le film est malheureusement un échec, mais révèle le talent du réalisateur pour l’étude de personnages et sa direction d’acteurs, hérités de son expérience théâtrale. « En tant que réalisateur, je suis fasciné par l’authenticité, la vérité de situation entre les êtres. Ma caméra me suit en ce sens. J’ai toujours eu la chance d’avoir de très bons acteurs : si vous réussissez à les mettre en condition sur un plateau, ce type d’acteurs jouent le jeu. Ils s’écoutent, se parlent vrai tout comme des personnes et non comme des acteurs qui ont appris un texte. » En ce sens, les acteurs de Grosbard n’ont plus rien des stars glamour du vieil Hollywood. C’est l’époque où les cinéastes hollywoodiens commencent à ne plus filmer des stars, mais « des gens ». Mike Nichols, Scorsese et Coppola suivront le mouvement...

Impressionné par le film, la star montante Dustin Hoffman contacte le réalisateur novice pour lui confier Who is Harry Kellerman and why is he saying those terrible things about me ?, une comédie dramatique douce-amère qui malheureusement, peut-être à cause de son titre trop long (ce qui prend trop de temps aux caisses du cinéma) n’obtient qu’un succès très mitigé et, comble du scandale, reste inédit dans ce plat pays qui est  donc le nôtre. Las, et malgré la qualité indéniable de ses deux premiers films, Grosbard s’en retourne au théâtre.

En 1976, Edward Bunker, 43 ans, sort de prison après des années de détention pour de menus larcins (braquage de banques, de bijouteries, trafic de drogues, coups et blessures...) Edward Bunker, c’est un dur, un tatoué. Le genre de mec que l’on écoute quand il parle ! À 15 ans déjà, le petit Edward crevait l’œil d’un de ses camarades de classe avec une fourchette. De maisons de correction en divers établissements de haute sécurité, il aura passé plus de la moitié de sa vie derrière les barreaux. Mais à sa sortie, c’est aussi un homme changé, déterminé cette fois à s’en sortir pour de bon. La récidive ? Plus jamais, il a déjà (trop) donné ! Passionné de littérature, notamment de Proust, il se lance, durant ses derniers mois de captivité, dans l’écriture de son premier roman,  No beast so fierce (Aucune bête aussi féroce), un récit à l’image de l’homme : brutal, sec, racontant avec moult détails, sans tricheries ni édulcorations son expérience carcérale, le quotidien du banditisme ainsi que ses tentatives ratées de réinsertion et son addiction à la méthadone. Un livre brut de décoffrage, véritable coup de poing littéraire par son style naturaliste, encensé unanimement par les plus grands, notamment James Ellroy dont Bunker deviendra par la suite un ami proche. No beast so fierce devient un beau succès de librairie et atterrit un jour sur le bureau d’Ulu Grosbard. Impressionné mais ne pensant plus trop au cinéma, Grosbard offre le roman à son ami Dustin Hoffman. Remué par la lecture du livre de Bunker, Hoffman, alors dans la période la plus vertigineuse de sa carrière (il vient d’enchaîner 4 chefs-d’œuvre : Papillon, Lenny, Les Hommes du Président et Marathon Man) décide immédiatement de le transposer au cinéma et de le produire lui-même, une première pour l’acteur. Et de renvoyer l’ascenseur à son ami Ulu en lui proposant de réaliser la chose.

Par souci d’authenticité, les deux hommes font appel à Edward Bunker pour s’occuper de l’adaptation et servir de conseiller technique. Pendant de longs mois, Hoffman va vivre auprès de l’ex-taulard pour tenter d’adopter sa manière de bouger, de parler, pour apprendre tout sur l’art du braquage efficace... Les deux hommes deviennent vite amis.  Et leur film, pourtant peu connu, est une réussite éclatante.

Dustin Hoffman trouve ici un rôle à la mesure de son immense talent, tout en finesse. Derrière le calme apparent de son personnage, Max Dembo (alter ego de Bunker dans le roman), se cache en fait un bouillonnement, une rage sous-jacente que des années de prison n’ont fait qu’amplifier. Libéré une énième fois sur parole, il est pourtant décidé à s’en sortir une bonne fois pour toutes et fait tous les efforts humainement possibles pour se ranger et trouver un boulot « convenable » aux yeux de la société. Ce sera sans compter sur la fatalité et les brimades consécutives de son odieux agent de probation qui, malgré lui, va faire ressortir ses démons. La mort dans l’âme mais avec une certaine jouissance quasi-suicidaire, Max va retrouver son train de vie de gangster, mais aussi l’amour avec une jeune fille un peu paumée jouée par la très belle Theresa Russell. Tendre en amour et véritable brute en « affaires », tiraillé entre son désir de rédemption et son talent évident pour le crime, Dembo va bientôt devoir se rendre à l’évidence : pour lui, plus de rédemption possible !

Magnifié par un casting exceptionnel (Hoffman, Harry Dean Stanton, Gary Busey, M. Emmet Walsh, Kathy Bates), par un score mélancolique et puissant de David Shire, un montage percutant et intelligent, une narration coup de poing qui ne cache jamais la violence et une réalisation classique et typique des glorieuses années 70, Straight Time est de plus un film qui passe haut la main l’épreuve du temps. Ulu Grosbard fait à nouveau preuve de génie dans sa direction d’acteurs et offre à Hoffman son tout meilleur rôle à ce jour.

Quand à Edward Bunker, contrairement à son alter ego de papier / de cinéma, il trouvera bel et bien sa rédemption en devenant un écrivain célébré, un scénariste nommé à l’Oscar (pour Runaway train en 85) et un acteur de seconds rôles réputé, connu surtout pour ses rôles de durs, notamment son personnage de Mr. Blue dans le mythique Reservoir Dogs de Tarantino. En 2000, Bunker produit l’adaptation d’un autre de ses romans, Animal Factory, réalisé par l’acteur Steve Buscemi et qui relate, avec encore plus de détails, ses dures années derrière les barreaux. Edward Bunker est mort d’un cancer en 2005 à l’âge de 71 ans, paisiblement, entouré de sa femme et de son fils, presque 30 ans après sa dernière sortie de prison. Pour une fois, le happy ending n’avait pas lieu au cinéma mais dans ce bas monde...

Ulu Grosbard lui, est resté un homme discret. Cinéaste exceptionnel et d’une subtilité rare, il ne compte pourtant que sept films à son actif, tous très bons. Aujourd’hui retraité, la sortie en DVD de Straight Time est une bonne occasion de se le rappeler à notre bon souvenir et de rappeler que les belges à Hollywood ne se résument pas aux coups de pieds dans la tronche du mariole  Mr. Van Damme... Le film est agrémenté d’un documentaire de 20 minutes où l’on voit notamment Hoffman et Bunker en pleine préparation de la mythique scène du braquage, mais aussi d’un commentaire audio de Grosbard et Hoffman rempli d’anecdotes passionnantes. Straight Time est donc à redécouvrir d’urgence, mais il n’est pas interdit de redécouvrir également le reste de la filmographie d’un réalisateur qui mériterait sans aucun doute un peu plus de reconnaissance.

Filmographie (réalisateur)

 -The Subject Was Roses
(1968, avec Patrica Neal, Jack Albertson et Martin Sheen )
-Who Is Harry Kellerman and why is he saying those terrible things about me?
(1971, avec Dustin Hoffman, Barbara Harris et Jack Warden )
-Straight Time (Le Récidiviste)
(1977, avec Dustin Hoffman, Harry Dean Stanton et Theresa Russell )
-True Confessions (Sanglantes confessions)
(1981, avec Robert DeNiro, Robert Duvall et Charles Durning )
-Falling In Love
(1984, avec Robert DeNiro, Meryl Streep et Harvey Keitel )
-Georgia
(1994, avec Jennifer Jason Leigh, Mare Winningham et John C. Reilly )
-The Deep End of the Ocean (Aussi profond que l’océan)
(1997, avec Michelle Pfeiffer, Treat Williams et Whoopi Goldberg )

 

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