Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
mars 2008
01/03/2008
 

Le retour de Marian Handwerker

Retour au cinéma social.

Depuis 38 ans, Marian Handwerker est un cinéaste résistant. Pas question pour lui de faire œuvre de cinéma si ce qu’il réalise n'est pas pour se faire le témoin des conditions de vie de ses contemporains. Sans position idéologique affirmée, mais comme un témoignage qui interpelle, interroge et dénonce. Au début des années 90, le succès de Marie, et la vague d’intérêt suscitée par Pure Fiction lui ouvraient pourtant d'autres portes. Mais plutôt que de céder aux sirènes commerciales, il préfère continuer son travail en prise directe avec la réalité.

Au tournant des années 2000, le réalisateur belge s’installe dans le quartier Marconi, entre Forest et Saint-Gilles et découvre une vie locale intense qui lui donne envie de s’engager, caméra à la main, aux côtés des habitants, et notamment des jeunes qui font vivre leurs maisons de quartier.
En 2003, il présente le premier volet d’une chronique bruxelloise  (Qu’elle est jolie notre petite rue), écrite et tournée avec l’association Atout-projet. Lily (voir chronique dans notre numéro 75), une version maroxelloise de Chacun cherche son chat, le conforte dans son envie de tourner dans sa rue car, dit-il, "Montrer sa rue c’est aussi montrer le monde". Au départ d’éléments de la vie de tous les jours, il concocte, avec sa scénariste Corinne Behin, l’histoire à laquelle il met aujourd’hui la touche finale : Le retour;

Le Retour de Marian Handwerker

Pendant plusieurs années, dans des conditions financières plus que précaires, Handwerker, son équipe et ses voisins se sont battus avec acharnement pour tourner in vivo cette histoire qui plonge au cœur de la fragilité humaine, et confronte son public à des questions malheureusement très actuelles. Comment devient-on SDF ?
Le retour dont il est question ici, c’est celui de Lambert Desmet, un ancien flic renvoyé après une bavure (au cours d’une chasse à l’homme, il a abattu une gamine, par erreur, avec trois grammes d’alcool dans le sang). Après un an de cure de désintoxication en asile psychiatrique, il revient sur le lieu de ses "exploits", dans le quartier où il a vécu toute sa vie avec l’intention de "rattraper le temps perdu" et peut-être d’ "effacer l’ardoise". La chose est évidemment plus facile à dire qu’à faire. Il tente, sans succès, de se rapprocher de son ex petite amie, Anne, et du fils qu’ils ont eu ensemble il y a douze ans et qu’il n’a jamais voulu reconnaître : le petit Léo. De plus en plus mal à l’aise chez lui, entre une mère qui l’aime mais ne le comprend plus, et le compagnon actuel de celle-ci qui cherche à l’évincer afin d’avoir Anne pour lui seul, le gamin ne rêve que de partir au Maroc pour y sauver Leïla, son grand amour que son père a ramené au pays pour l’y marier. Pendant que, petit à petit, tout se déglingue dans la vie de Lambert, un lent travail d’apprivoisement mutuel commence entre lui et ce fils, peut-être sa dernière chance de ne pas moisir au fond du trou.C’est quoi, au fond, le racisme ordinaire ? Dopé par l’engagement des habitants du quartier qui lui font la confiance de croire en son idée, Handwerker se lance, à corps perdu, dans l’aventure. 

"Ces gens", se dit-il, "ont le droit de voir un jour le résultat de leur travail, de leurs rêves, de leurs espoirs dans une vraie salle, sur un vrai écran de cinéma". Et même si l’heure n’est vraiment pas à l’exploitation en salles de ce genre de film, il s’accroche, activement soutenu par quelques fidèles, comme son producteur, Gérald Frydman, la cheville ouvrière de l’atelier Alfred, ou encore Pierre Lekeux, son comédien principal. D’abord intitulé Le combat contre l’ange, puis On est tous lents à ouvrir les yeux, le film connaît plusieurs versions de travail avant de trouver sa forme et son nom actuels. Il est en phase finale de mixage, et devrait être achevé, si tout va bien, à l’heure où nous publions ces lignes.
Sombre, crépusculaire, oppressante, l’atmosphère du film reflète le monde qu’il explore : impitoyable pour les faibles et les déshérités, où les étincelles d’humanité et de solidarité sont de plus en plus difficiles à discerner pour celui qui se clochardise lentement, poussé par les blessures de la vie. Hommes et femmes sont faibles, victimes de leur environnement. Seuls les enfants et les jeunes, encore indemnes de ce climat de désenchantement général, conservent une pureté qui réveille une étincelle d’espoir.

Malgré cela, cette vision, reflet de l’intention du réalisateur de témoigner de l’état de marasme d’un contrat social où les mécanismes de solidarité sont totalement déglingués, avec un personnage principal qui personnifie cette société désespérée pour laquelle, comme le dit Lambert, "C’est fini les beaux jours", n’incite guère à l’optimisme : on ressort de la vision du film avec comme un goût de cendres dans la bouche.

Mais, on l’aura compris, ce qui importe aux yeux du réalisateur, c’est le travail sur le matériau humain, qui associe à son œuvre de cinéaste ceux qui sont les principaux personnages de ses histoires. Le film est marqué par cet aspect de création collective ou, à tout le moins, par la place que le réalisateur entend laisser à ses partenaires : les habitants, et surtout les jeunes de la maison de quartier Marconi, où Marian avait commencé par animer un atelier cinéma. Si le prix à payer est un certain manque de subtilité d’écriture, de finesse de jeu, un côté rugueux, brut de décoffrage auquel on n’est plus trop habitué aujourd’hui, l’enthousiasme et l’implication que tous y ont mis compensent largement. Certains jeunes comédiens livrent des interprétations impressionnantes : Maroua Sebahi (qui fait également partie de l'équipe de l'émission Coup de pouce, produite par le CVB et diffusé sur Télé Bruxelles), Hicham Boujraf, Medhi Amraoui, Abdel Assaidi, sans oublier, bien sûr, Amaury Smet qui campe un Léo plein de vie, de révolte et de rage. Toute cette petite troupe se positionne sans complexe face à des comédiens professionnels de l’envergure de Pierre Lekeux (qui, en Lambert Desmet, porte sur son visage et ses épaules tout le poids de sa culpabilité et mêle résignation et détermination), Philippe Résimont (dans un rôle de brute épaisse où il peut donner toute la mesure de sa présence physique), ou Christian Crahay (inattendu en cafetier sympathique mais peu impliqué), pour ne citer que les principaux. Cette qualité d’interprétation est encore mise en valeur par une caméra incisive, très physique, qui colle aux personnages dans les moments de grande tension, mais sait aussi se faire discrète, voire pudique lorsque la situation l’exige. La musique, très expressive et les décors naturels qui montrent Bruxelles telle qu’elle est avec ses blessures, mais aussi ses surprenants élans de générosité urbanistique, constituent deux autres atouts de ce film.
On ne peut que sincèrement lui souhaiter de trouver le public que mérite la générosité de tous ceux qui ont su donner corps à ce projet atypique, courageux et, incontestablement vivant.

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