Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/08/1997
 

Le sourire des femmes

"L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique".
Stendhal, Fragments divers.

" On se fait une répétition?" lance Guillaume Malandrin, l'assistant. Nous sommes, au carrefour des boulevards d'Ypres et de Dixmude, à Bruxelles. Après la coupure du déjeuner, l'équipe du Sourire des femmes reprend le travail. C'est une équipe jeune, on sent qu'ils se connaissent bien, la plupart d'entre eux ayant travaillé avec le réalisateur sur le tournage de Terre natale. Lors du plan précédent, distrait par le spectacle d'une fille à moto, la BMW d'Etienne, un jeune homme d'une vingtaine d'années, a percuté la rutilante Mercedes de Ferrara, un gangster. Il s'est fait assommer et blesser par cet homme que toutes les polices de la ville cherchent à coincer.Christine Grulois et Licinio Da Silva sous l'oeil attentif de Philippe Guilbert, caméra à l'épaule, sur le tournage du Sourire des femmes
La BMW décapotable est rangée le long du trottoir. A côté, la déco a posé une couverture grise sur les pavés. Etienne, les cheveux en bataille, en jeans, son tee-shirt à l'envers s'étend par terre tandis qu'à son chevet, accroupie, une pervenche lui dit d'une voix douce: "Monsieur ... ça va? vous avez eu un malaise?" Etienne se redresse hébété. Stéphane Vuillet, le réalisateur, lunettes noires posées sur ses cheveux en bataille, le tee-shirt à l'endroit observe la scène. "La tête par là" indique-t-il et il fait pivoter le visage du comédien dans l'axe de la caméra que Philippe Guilbert, le chef op., a calé sur son épaule. tout en surveillant le cadre sur la vidéo de contrôle. "Ça te va la grosseur du plan, on laisse le 35mm?" demande Philippe en posant l'Arriflex 16 SF sur ses genoux. " C'est parfait! il reste à retoucher la blessure!". Michelle Van Brussel, la maquilleuse, armée d'un pinceau dessine du sang sur l'arcade sourcilière d'Etienne à l'aide d'un mélange de sang coagulé blasco.

Tempo
Attentif au tempo de l'action, le réalisateur en profite pour donner des indications de jeu à Licinio Da Silva, l'interprète d'Etienne: "Au départ tu regardes la pervenche en souriant et puis tu repars dans ton rêve- C'est hyper-difficile - Essaie, voilà, c'est ça, avec ce sourire intérieur...là, tu es encore dans ton trip et c'est elle qui va te ramener à la réalité!".A son chevet, en contre-champ, Christine Grulois, la pervenche l'observe avec attention. Dans ses yeux passent une lueur de curiosité mêlée de tendresse. Stéphane se tourne vers le chef op.: "Philippe, c'est bon pour toi? - Ça va aller - O.K." Vigilant, l'assistant dit: " Silence sur le plateau! On va la tourner. On bloque la circulation!...le feu va passer au vert dans quelques instants et on y va. Silence! Moteur demandé - Ça tourne - Lorsqu'on coupe l'image on laisse le son continuer une dizaines de secondes on garde donc le silence! - 6/1 première - Action" La pervenche effleure doucement le visage d'Etienne et lui dit du bout des lèvres: "Monsieur...ça va? vous avez eu un malaise? Elle lui touche l'épaule, il ouvre les yeux, se relève: "Elle est à vous cette voiture?" Il regarde la BMW, dont le moteur tourne, à ses cotés, "Non, elle n'est pas à moi". La pervenche, maternelle: "Vous avez vos papiers?" Il fouille ses poches et en extrait une carte. La pervenche l'examine surprise: "Elle est périmée cette carte". Encore un peu groggy, il lui dit: "ce n'est pas comme vous, vous n'êtes pas périmée, je veux dire vous êtes encore jolie." La pervenche change d'expression et de ton. Sèchement elle fait appel à deux policiers qui embarquent le jeune homme.
Stéphane Vuillet a réalisé, en 1996, Terre Natale, un film qui raconte le rêve de deux immigrés espagnols dont l'un désire rentrer au pays et l'autre rester à Bruxelles. Eva, une Aphrodite blonde, va-t-elle perturber cette amitié adolescente -à la vie, à la mort - ou la renforcer? Huit minutes de plans speedés, tournés en noir et blanc, sur un rythme jazzy. avec un beau plan post-générique où l'on voit le réalisateur embrasser ses deux interprètes. Ce film habité d'une rage de vivre qui n'était pas sans rappeler le cinéma des pays de l'Est des années 60, a été tourné avec peu de moyens. C'était un projet Capital Court, une idée de l' AJC pour permettre à de jeunes réalisateurs ne disposant pas de subsides de combiner le sponsoring avec le bénévolat, de filmer avec des équipes techniques jeunes et avec un minimum de moyens techniques.

Rythme
Le sourire des femmes
, son deuxième court métrage, raconte les aventures d'un jeune homme fragile, maladroit et impatient, aimant les femmes mais ne subissant que des échecs amoureux. En demande, il s'accroche, rame, passe ses journées à regarder les filles, séduit par leur démarche, par leur sourire et par l'amour qu'elles semblent promettre.(1) Le sourire aux lèvres et les chocolats à la bouche il chercher la femme de sa vie , "celle qui contienne en elle au moins quatre-vingt ans de désir", la femme idéale. Grace à Juliette il va découvrir que l'échec, l'infortune attise le désir et que l'amour est un jeu qui ne pardonne pas l'irrésolution. "Je préfère le mouvement à l'immobilité, me confie le réalisateur, comme tu as pu le remarquer il n'y a pas de plans fixes, ils sont tous réalisés caméra à l'épaule, c'est un choix d'images qui me donne une grande liberté dans la mise en scène et permet d'imprimer un rythme, de donner une vitesse au film. D'autant que le scénario induit la rapidité. Il y a 17 rôles féminins, tous différents qui ne sont pas abordés comme des silhouettes mais comme des personnages avec leurs propres singularités. Elles sont traitées du point de vue d'Etienne, de son désir, de sa quête de la femme idéale, un fantasme qui devient réel lorsqu'il rencontre Juliette. Celle-ci est exigeante mais dans la mesure où le hasard fait se croiser leur route à plusieurs reprises, elle laisse tomber ses préventions et se laisse séduire. Le décalage entre la tête d'Etienne, les cheveux en bataille, un peu hirsute et la BMW décapotable l'amuse, la fait sourire. Au départ, j'étais musicien dans un groupe de Jazz, poursuit-il.. Ce que je garde de la musique c'est deux choses , l'envie de travailler en commun, de partager des moments privilégiés avec une équipe et le goût du rythme. Le but n'est pas d'avoir un rythme régulier, c'est pas intéressant, c'est d'avoir un rythme syncopé qui soit musical, qu'on se sente porté par le rythme interne du film."

(1) "...l'amour demande l'amour. Il ne cesse pas de le demander. Il le demande...encore". Jacques Lacan, Séminaire, Livre XX, Ed. du Seuil.

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