Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juillet-août 2008

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06/07/2008
Mots-clés : sortie en DVD,
 

Le Syndicat du Crime 1, 2 & 3, de John Woo & Tsui Hark

Once Upon a Time in Hong Kong...

Le syndicat du Crime 1,2 & 3 de John Woo & Tsui Hark
Une fois de plus, HK Video nous gâte avec la sortie dans les bacs d’un superbe coffret 4 DVDs comprenant la trilogie culte de John Woo et Tsui Hark, agrémentée d’un ouvrage (144 pages) de photos retraçant la carrière de Woo, dans lequel le réalisateur chinois le plus populaire au monde se livre au jeu de l’interview et s’épanche longuement sur la genèse des films, mais également sur le reste de sa carrière (à Hong Kong, puis en exil aux Etats-Unis), ses films, ses frustrations, ses rapports à la critique, ses rêves, ses amis, ses amours, ses emmerdes… Une interview passionnante et totalement INDISPENSABLE à tous les amoureux du cinéma de Hong Kong... ou du cinéma tout court. Figurent également un portrait de Tsui Hark par Tsui Hark et les filmographies complètes de tous les acteurs principaux de la saga. Egalement inclus dans ce coffret, la version longue du Syndicat du Crime 3, plus longue d'une dizaine de minutes et plus conforme aux souhaits de Tsui Hark.
Déçu et épuisé par quinze années passées à faire ses armes en tant qu’assistant du légendaire Chang Cheh, puis à réaliser des comédies légères et des films de kung fu de seconde zone qu’il enchaîne sans relâche (malgré une poignée d’œuvres intéressantes et très réussies comme Princess Chang Ping et Last Hurray for Chivalry), John Woo est, en 1983, un réalisateur aguerri et dépressif, malheureux que ses projets les plus personnels ne puissent voir le jour, la faute au manque d’intérêt des costards-cravates de la Shaw Brothers qui le voient encore comme un « yes man » à leur solde, prêt à se plier à toutes leurs exigences.
 
Les Larmes d’un Héros (Heroes Shed No Tears) qu’il réalise cette année-là, représente pour lui une première tentative de polar sérieux et hardcore, un genre alors peu populaire et méprisé par l’industrie cinématographique de Hong Kong, considéré comme du suicide commercial. Contenant en germes le style et les thèmes qu’il développera par la suite (l’héroïsme, la fraternité, l’amitié, les valeurs familiales traditionnelles, la violence…) ce film maladroit mais singulier se verra remonté par le studio, caviardé de nouvelles scènes tournées par un autre au grand dam du cinéaste. Ce film ne sortira sur les écrans qu’en 1986… quelques semaines après le succès phénoménal du Syndicat du Crime. Vous savez comme les gens sont méchants !...

C’est donc début 1986 que John Woo, alors en pleine disgrâce, va faire la connaissance de Tsui Hark, le jeune cinéaste le plus en vogue, le plus original et le plus timbré du pays (Butterfly Murders, Zu - Les Guerriers de la montagne magique) qui vient de créer sa propre maison de production, le légendaire Film Workshop. Woo lui propose Le Syndicat du Crime, une fresque policière sans concessions, brutale et a priori peu commerciale, remake non officiel d'un film obscur signé Long Gang en 1967 intitulé Ying Xiong Ben Se, ou Story of a Discharged Prisoner. Les deux hommes ne savent pas encore qu’ils vont cosigner LE film qui va définir leurs styles respectifs pour le restant de leurs jours, qui changera à jamais la face du cinéma de Hong Kong et contribuer à sa popularité dans le monde entier.

Pierre angulaire et œuvre emblématique de la carrière du grand cinéaste chinois, le premier Syndicat du Crime revendique fièrement ses trois influences principales : Jean-Pierre Melville pour son romantisme et pour la dépiction documentée et réaliste des organisations criminelles, à savoir les fameuses triades de Hong Kong, Sam Peckinpah pour sa violence mélancolique exacerbée et opératique et enfin… les comédies musicales américaines et ses chorégraphes qui influencent irrémédiablement la manière dont le cinéaste découpe et compose ses scènes d’action, que l’on a souvent comparées - à raison - à de véritables « ballets de la violence ».

Ho (Ti Lung, acteur félin découvert chez Chang Cheh) et Mark (Chow Yun-Fat) sont truands, et Kit (Leslie Cheung), le petit frère de Ho, est flic. Ce dernier ne sait pas que Ho fait partie de la pègre, et quand celui-ci se fait arrêter et que son père est assassiné, c'est un choc pour le jeune policier, ainsi qu’un scandale qui l'empêchera d'obtenir la promotion qu’il attendait. Quand, trois ans plus tard, Ho sort de prison, il retrouve Mark zonant dans un garage, son frère qui ne veut plus entendre parler de lui, et un nouveau chef de la pègre qui veut le faire replonger.

Mémorable par les relations entre ces trois personnages magnifiques interprétés par trois acteurs de génie, Le Syndicat du Crime fera date par quelques scènes cultes : la scène de fusillade finale sur les docks, hallucinante de violence et de virtuosité, ou encore celle du « pot de fleurs » (dans lequel Mark cache ses armes avant une réunion chez les caïds de la pègre, puis les récupère sous leurs yeux ébahis pour commettre un véritable carnage…) Chez Woo, la violence fait partie intégrale de la progression des personnages. Jamais le récit ne s’arrête pour « insérer » une scène d’action pour mieux reprendre ensuite sa narration. Au contraire ici, les scènes d’action SONT le récit. Le film n’aurait aucun sens sans ses ballets sanglants au cours desquels les «héros» (particulièrement Mark) sont iconisés à souhait : brindille en bouche, long manteau noir, lunettes de soleil, un flingue dans chaque main… Chow Yun Fat, acteur chevronné et charismatique en diable, devient du jour au lendemain une icône, une star mondiale à la silhouette reconnaissable entre mille, et l’acteur chinois le plus populaire depuis Bruce Lee. Pas étonnant d’ailleurs qu’il fut surnommé en France « l’Alain Delon chinois ».

Le Syndicat du Crime, véritable révolution par sa particularité, sa brutalité et son romantisme paroxystique devient le plus grand succès du cinéma de Hong Kong et de Chine. Malgré tout inférieur aux futurs chefs-d’œuvre de Woo (The Killer, A Bullet in the Head, Hard Boiled, Face / Off), un cinéaste qui affinera son style pour le rendre encore plus percutant avant de perdre quelque peu de sa superbe aux Etats-Unis (Broken Arrow, Mission : Impossible 2, Paycheck), ce premier opus reste, 22 ans plus tard, un petit chef-d’œuvre et un film « coup de poing » inoubliable.

Comme on ne change pas une équipe qui gagne, Woo et Hark reviennent en force l’année suivante pour Le Syndicat du Crime 2. Plus épique, plus ambitieux (le film se déroule en parallèle à Hong Kong et à New York), plus personnel, plus élégant, mieux réalisé, Le Syndicat du Crime 2 est à ranger sans la moindre hésitation aux côtés du Parrain 2 et de L’Empire Contre-Attaque dans le club très fermé des suites qui dépassent un modèle déjà excellent. Cette fois, Ho, toujours en prison, est obligé de s'infiltrer dans la mafia sous peine de voir la carrière et la vie de son flic de frère compromises. Il découvre que Mark, disparu à la fin du premier opus avait un frère jumeau, Ken, parti aux USA. Sur une idée a priori absurde et purement motivée par l’appât du gain (le personnage de Chow Yun-Fat étant mort, on lui invente un frère jumeau dans le seul but de faire revenir la star à la demande générale du public), Woo signe pourtant ici son Once Upon a Time In America à lui. Passionnant de bout en bout, émouvant à souhait (voir à cet égard la prestation de Leslie Cheung et le sort cruel réservé à son personnage), John Woo signe donc avec cette suite un de ses meilleurs films. On en retiendra surtout l’assaut final dans la demeure des « méchants », une échauffourée mouvementée dans le couloir d’un appartement new-yorkais, mais également la scène du bar dans laquelle les deux amis pleurent en évoquant leur passé à Saigon. Le succès est à nouveau au rendez-vous et dès lors, la question d’un troisième volet se pose rapidement.

Mais à cette époque, Woo, à nouveau en état de grâce, préfère passer à autre chose, autrement dit à son projet le plus personnel, A Bullet In the Head (Une Balle dans la tête), histoire d’une amitié brisée entre trois jeunes Chinois qui vont être séparés par l’enfer de la guerre du Vietnam. Cette histoire, écrite des années auparavant, devait au départ servir de scénario pour Le Syndicat du Crime 2, qui n’en conservera, au final, que des allusions au passé des personnages de Mark et Ho. Problème ? Tsui Hark est bien décidé à se servir de ce point de départ pour écrire et réaliser lui-même le troisième volet de sa trilogie poule aux œufs d’or. Un temps brouillés, John Woo reprochera à Tsui Hark l’échec au box-office de A Bullet in the Head, sorti quelques mois après ce Syndicat du Crime 3 au sujet similaire. Pourtant, si ce troisième volet se révélera une excellente surprise, il ne peut faire de l’ombre au chef-d’œuvre de Woo injustement boudé par le public, peut-être l’un des plus grands films de guerre de tous les temps malgré le fait que son sujet peu commercial lui aura valu des passages à répétition sous les ciseaux censeurs du studio. Blessé par cet échec, Woo, réfugié aux Etats-Unis après un dernier baroud d’honneur dans son pays (Hard Boiled – À Toute épreuve, en 92) se réconciliera avec Hark quelques années plus tard.

Tsui Hark, souvent surnommé le « Spielberg chinois » est un cinéaste un peu fou, toujours brillant et au style diamétralement opposé à celui de John Woo. Chez Hark, la notion d’héroïsme n’existe pas ou est sans cesse remise en cause. À l’héroïsme, il préfère l’engagement politique. Pour lui, tout se résume à la cause que l’on défend, parfois bonne, souvent mauvaise, ce qui représente une véritable fracture avec le cinéma de Woo pour lequel la cause que l’on embrasse n’est pas grand-chose face aux valeurs que l’on incarne.

C’est pourquoi Le Syndicat du Crime 3 n’entretient finalement que peu de rapports, stylistiques ou narratifs avec les deux précédents. Tout juste y reconnaîtra-t-on le thème de l’amitié / fraternité et la présence de Chow Yun-Fat, reprenant ainsi son rôle de Mark dans cette préquelle qui se déroule quinze ans avant les événements du premier. Le personnage de Ho sera totalement occulté du métrage devant le refus de Ti Lung de reprendre son rôle. 1974, Saigon : la guerre est aux portes de la ville. Mark débarque pour retrouver son oncle et son cousin Mun (Tony Leung Kar-Fai, dans un rôle écrit pour servir de substitut à Ho). Il est aidé à la douane par une belle et mystérieuse inconnue (la chanteuse Anita Mui). Mark et Mun décident de trouver rapidement de l'argent pour envoyer le vieux père de Mun en sécurité à Hong Kong. Ils retrouvent quelques jours plus tard Kit, la belle inconnue dans un restaurant. Celle-ci se révèle être une impitoyable femme d'affaires qui les engage. Le trio va vite se retrouver dans une situation inextricable. Comme si ça ne suffisait pas, entre ces trois-là, l’amour va venir compliquer une situation déjà difficile.

Le film se déroule donc dans un autre temps (les années 70) et dans un univers esthétique différent, Tsui Hark ayant eu l’intelligence de ne pas passer après Woo, mais avant afin de ne pas être prisonnier des codes inimitables mis en place dans les deux précédents volets. Son film sera donc plus ouvertement romantique, plus humoristique, mais se situera pour sa part dans une temporalité bien réelle : Saigon sur le point d’entrer en guerre. Chez Hark (né au Vietnam et ayant connu ces événements lorsqu'il était étudiant), l’action démesurée est plus hachée, plus palpitante, plus « punk » et moins élégante que chez Woo. Hark réussit des plans au grand angle d’une beauté époustouflante et son sens particulier du montage fait des merveilles pour illustrer un récit qui reste, avant tout, une grande histoire d’amour à trois, belle et tragique. À cet égard, les rôles masculins sont ici légèrement en retrait par rapport à celui de Kit, incarné par l’émouvante et si belle Anita Mui…

Ce changement stylistique et narratif vaudra à ce troisième volet un succès beaucoup plus relatif au box-office et mettra un point final à la saga. En trois films virtuoses et différents, Chow Yun-Fat aura joué trois variations du héros chinois très distinctes (prouvant que c’est bien le comédien qui fait le mythe et non le personnage !) : mélancolique dans le premier, à la limite de la parodie dans le deuxième, innocent dans le troisième… formidable à chaque fois ! À noter que l’acteur tournait simultanément Le Syndicat du Crime 3 et… The Killer, de John Woo !  

La saga du Syndicat du Crime, unique en son genre, reste une œuvre importante dans le cinéma de Hong Kong, ayant permis à John Woo de créer puis d’affiner son style inimitable, à Tsui Hark de trouver le sien et de gagner ses galons de producteur, activité qu’encore aujourd’hui il semble privilégier, et surtout à une industrie déclinante et à des dizaines de cinéastes de renaître de leurs cendres (jusqu’à la rétrocession en 1997, mais c’est une autre histoire…) Chow Yun-Fat est ainsi devenu le héros de tout un peuple et un modèle souvent imité, jamais égalé. Leslie Cheung (épisodes 1&2), par son destin tragique, sera passé du statut de chanteur pop - idole des jeunes à celui d’acteur respecté et couvert de récompenses, avant de gagner son statut tragique de « James Dean chinois » lorsque souffrant d’une grave dépression il se suicidera à 46 ans en sautant du 24ème étage de son hôtel en avril 2003, suivi dans la mort seulement quelques mois plus tard par la rayonnante Anita Mui (épisode 3), emportée par un cancer foudroyant à seulement 40 ans.

Si les films sont ce qu’ils sont – des œuvres immortelles bien qu'imparfaites – il est difficile parfois de revoir sans s’émouvoir ces deux jeunes acteurs fabuleux, qui auront su donner à cette trilogie de la violence et du romantisme son véritable cœur.


Le Syndicat du crime, 1, 2 & 3 de John Woo et Tsui Hark  - 1986-1989,
-Ying Hung Boon Sik / A Better Tomorrow / Le Syndicat du Crime (1986, de John Woo, avec Ti Lung, Chow Yun-Fat, Leslie Cheung, Emily Wu, Waise Lee et Kenneth Tsang )
-Ying Hung Boon Sik 2 / A Better Tomorrow 2 / Le Syndicat du Crime 2 (1987, de John Woo, avec Ti Lung, Chow Yun-Fat, Leslie Cheung, Emily Wu et Kenneth Tsang )
-Ying Hung Boon Sik 3 - Jik Yeung Ji Gor / A Better Tomorrow 3 – Love and Death in Saigon / Le Syndicat du Crime 3 (1989, de Tsui Hark, avec Chow Yun- Fat, Tony Leung Kar-Fai, Anita Mui et Shih Kien – proposé dans sa version cinéma et en version longue.)
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