Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
06/04/2010
 

Le temps qu’il reste d’Elia Suleiman

Amère autobiographie

the time that remainsLe dernier film d’Elia Suleiman, Le temps qu’il reste sort en DVD, et l’occasion est belle de revenir sur ce qui fait l’étrange pertinence d’un cinéaste dont le regard ironique et l’esprit mordant évoquent tantôt Tati, tantôt Keaton quand ce n’est pas Chaplin. Lettres de noblesse d’une poésie acerbe, ses films sont souvent décriés pour leur humour décalé et leur propos toujours en porte-à-faux face à des questions qu’il est de bon ton d’aborder sérieusement. Loin des engagements clé sur porte, il construit une œuvre où, arpentant cette zone frontière entre Palestine et Israël, il détourne les aléas du quotidien pour en faire de petites bombes à retardement, interrogeant à sa manière ce qui se joue de fondamental dans ces questions de territoires, d’appartenance, de mémoire et de racines.
Après son dérangeant Intervention divine, son nouveau film, Le temps qu’il reste se veut une sorte d’autobiographie recomposée, réinventée à partir de ce qui se tisse entre ce que son père a vécu au lendemain de la deuxième guerre mondiale, et ce qui, aujourd’hui, fait de la présence fantomatique d’Elia Suleiman en ces lieux déchirés, une absence à la vie au goût amer, à la dérision corrosive.
Le temps qu’il reste naît de la réunion d’une série de courts récits anecdotiques autant qu’éclairants, et qui, telles les notes d’un journal intime traversant l’histoire, forment une mosaïque à l’unité difficile où viennent se réfléchir les fragments d’un présent tourmenté. Le film, pour reprendre les propos d’Elia Suleiman, « dresse le portrait de la vie quotidienne de ces Palestiniens qui sont restés sur leurs terres natales et ont été étiquetés Arabes-Israéliens, vivant comme une minorité dans leur propre pays ».

Plus que d’une minorité à l’identité refusée, Le temps qu’il reste nous raconte les étapes d’une disparition, d’un exil de soi-même qui est pire que la mort. Des souvenirs de son père résistant, de sa famille vouée à l’exode forcé, de son retour difficile, Elia Suleiman retient quelques traits saillants qui tous viennent se ficher dans un aujourd’hui qu’ils prennent pour cible et frappent au cœur.

Elia Suleiman décortique et déconstruit ce phénomène d’anéantissement avec un humour noir aussi acéré qu’un scalpel, et donne à son film les allures d’une intervention chirurgicale nécessaire et salutaire.

Si bien des éléments historiques ou culturels nous font défaut dans ces allusions et ces références qui parsèment Le temps qu’il reste, sa façon de regarder, ce point de vue qui signale « quelque chose », éveille en nous un écho, une résonance, une complicité. Et ce sourire doux-amer que fait naître Le temps qu’il reste porte lui aussi sa charge critique, ce désir d’en finir avec des vérités qui ne sont pas les nôtres.
 
Qui dit sortie en DVD, dit aussi bonus, et la présente édition du film d’Elia Suleiman s’accompagne d’une longue interview du réalisateur qui éclaire davantage sa méthode de travail que les enjeux de son film, sa démarche d’écriture et de réinterprétation du réel débouchant chez lui sur une quête spirituelle à caractère universel.

The Time that remains de Elia Suleiman, édité par Cinéart et diffusé par Twin Pics

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