Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
Novembre 2002
01/11/2002
Mots-clés : publication,
 

Le transpatagonien et Regarde moi

Deux publications. D'abord, une boucle : Le transpatagonien, un scénario de film de Raoul Ruiz et Benoît Peeters, devenu roman et qui servira peut-être de nouveau tremplin pour un film. Ensuite, Regarde moi, un film tourné dans des conditions dignes d'un thriller et que relate Frédéric Sojcher, son réalisateur, avec minutie. 

Le Transpatagonien
Ceux qui aiment les récits linéaires - genre énigme à résoudre par un personnage - vont être déçus. Voila le scénario d'un film que leurs auteurs, Raoul Ruiz et Benoît Peeters, nous offre dans un roman, une prose plus propice à la lecture qu'un découpage cinématographique. Le Transpatagonien nous transporte dans un train traversant le Chili de Puerto Montt à la terre de feu. A l'intérieur de wagons, que l'on imagine tirées par une locomotive à vapeur, les voyageurs font circuler des histoires, leurs histoires, et quelles histoires ! Enchassées les unes aux autres celles-ci voyagent vers une fin de parcours attendue : une gare, of course, mais pas n'importe quelle gare !
On n'est pas loin d'Edgard Poë et de Jorge Luis Borgès, tant les épisodes narrés par les différents voyageurs ont une structure temporelle aléatoire et virent au fantastique, au gré de leur imagination et de leurs souvenirs. Le livre a le charme ludique des contes pour grandes personnes mais surtout un humour qui ne se dément jamais tout au long de la petite centaine de pages que compte le roman.
Les thèmes du double, de la perte d'identité, des vivants/morts/fantômes sont omniprésents dans le texte (ce qui n'a rien d'étonnant lorsqu'on fréquente les oeuvres de Ruiz et de Peeters). Ainsi un personnage s'exclame : « mon vrai drame c'est que j'ai toujours l'impression de prendre la place dont un autre aurait plus besoin que moi ». Les clins d'oeil abondent. Signalons celui-ci qui nous amuse : « ce n'était pas ses activités révolutionnaires qui lui avait valu son surnom de Vivaldi mais son amour immodéré pour Vivaldi (l'on sait qu'on appelait le compositeur vénitien, le prêtre roux).
Ce roman fantastique se transformera-t-il, dans une nouvelle mue, en film ? Espérons-le !

Raoul Ruiz et Benoît Peeters, Le Transpatagonien, Editions : Les Impressions Nouvelles.

Main basse sur le Film 
Un jeune réalisateur, Frédéric Sojcher, auteur d'une dizaine de courts métrages, réalise Regarde-moi, son premier long métrage dans l'île de Symi, en Grèce. Patatras. L'équipe qui est en participation se croit en vacances. Au fil des jours la situation se dégrade, des clans se forment et un putsch digne d'une république bananière éclate mené par l'acteur principal.
Nous l'avons déjà dit et nous le répétons avec d'autant plus de conviction que notre cinéma est encore largement artisanal, le porteur d'un film est son réalisateur, lui seul à la continuité de son film en tête, un point de vue global et est donc à même de mener le projet à son terme. Si certains techniciens doutent de la compétence d'un réalisateur à mener le film à sa bonne fin ils n'ont pas à s'engager à y participer. Nous ajouterons qu'un réalisateur lorsqu'il a opéré ses choix artistiques en concertation avec l'équipe image, l'équipe son, les décorateurs, n'a plus à s'en occuper de manière obsessionnelle.
Maintenir la cohésion d'une équipe sur un tournage par rapport au découpage prévu est le job du premier assistant réalisateur.Le metteur en scène se préoccupe quant à lui du cadre, du choix de la taille des plans, de leur durée plans pour conserver le rythme de la narration et surtout du jeu des comédiens qui sont la chair même du film.
Vous me direz que ça se passe rarement comme cela en Belgique (hormis pour certains longs métrages et encore !) étant donné l'étroitesse des budgets qui amène certains à cumuler les rôles cela donne des résultats divers, parfois même positifs (tout arrive !). La difficulté de notre cinéma est qu'il n'est pas une industrie vouée au divertissement comme l'est la production hollywoodienne où l'on peut virer un réalisateur ou un technicien au milieu d'un film sans trop de dégâts. Le film étant formaté dans un scénario en béton armé risque peu de quitter le mainstream dans lequel il coule. Il en va autrement de nos films prototypes où le réalisateur est à la fois le metteur en scène et le directeur artistique (aux USA, beaucoup de réalisateurs travaillent avec un directeur artistique qui n'hésite pas, au besoin, à redessiner un plan sur le plateau de tournage, par rapport au soryboard initial). Donc déposséder le réalisateur d'un film, dans notre structure artisanale, est une aberration qui ne se justifie que par des crises souvent ubuesques qui relèvent davantage de la dynamique de groupe que du travail en équipe. C'est d'autant plus clair que nous avons eu un précédent avec les Roses de Matmata, il y a quinze ans de cela. Exemple frappant. Dayle Haddon, la vedette du film virant le réalisateur, celui-ci est remplacé par José Pinheiro qui termine un film qu'un critique qualifia, lors de sa sortie en salles, « Les diamants du nul ». Nous avons le souvenir que sur le plateau du film celui-ci se résumait à un conflit de pouvoir entre l'actrice (de plus en plus défaite) et son second réalisateur.
Donc, patatras, rebelote ! Après quelques jours de tournage, le producteur délégué débarque avec les premiers rushes et demande des retakes de certains plans déjà tournés, constate le désaccord des membres de l'équipe et souhaite remplacer le directeur photo. La tragi-comédie est en marche. Nous sommes en Grèce et on hésite entre Sophocle et Aristophane ! Le Chef Op. se casse, l'assistant caméra devenant cadreur et le chef électro, directeur de la photographie. L'acteur principal qui a -jadis - réalisé un film devient conseiller technique du film, lors de la troisième semaine de tournage. Comme le réalisateur refuse de se laisser déposséder du film, c'est la grève. Le tournage est suspendu et ne reprend que lorsque l'acteur principal devient directeur de plateau (keskeseksa ?). Ultime soubresaut du psychodrame, le réalisateur quitte l'île tandis que l'acteur principal transforme le découpage en plan-séquence.
De retour à Bruxelles, le réalisateur fait valoir ses droits via la justice et reprend, en modifiant le scénario initial, le film en main avec une équipe soudée qui lui permettra de terminer Regarde-moi. Le public ayant l'opportunité de le voir en salles, l'an dernier. Le livre de Frédéric Sojcher relatant l'envers du décor de la fabrication d'un film se lit comme un polar aux multiples rebondissements (personne n'a d'attitude univoque sauf dans les bédés), a de l'humour et son auteur nous démontre que l'obstination peut avoir raison des attitudes velléitaires. Enfin pour les lecteurs qui ignorent comment un film belge se tourne c'est le moment où jamais d'en découvrir les arcanes.

Frédéric Sojcher : Main Basse sur le film, éditions Séguier.

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