Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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mars 2007

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08/03/2007
 

Le Trésor du Crabe aux Pinces d’Or ou Tintin au Pays des Huissiers.

Mille millions de mille sabords ! C’est une soirée historique pour les tintinophiles de tous bords qui s’est déroulée en ce 18 février dans le cadre du Festival Anima. En effet, pour la première fois depuis 1947, (oui, oui, je vous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître !) les afficionados du petit reporter ont pu assister à la deuxième projection dans une salle de cinéma du Crabe Aux Pinces d’Or.

L’histoire, si vous avez entre 7 et 77 ans, vous la connaissez : Tintin et son fidèle Milou découvrent une mystérieuse boîte de conserve qui vont les embarquer dans une enquête sur un trafic de fausse monnaie. Au cours de son enquête, Tintin est emprisonné dans un navire, le Karaboudjan, dont l'équipage pratique le trafic d'opium. Au passage, il fera la connaissance d’un véritable boit-sans-soif : le Capitaine Haddock.

Film méconnu ayant connu une gestation digne des plus grandes aventures de son héros, Le Crabe aux pinces d’or n’est rien moins que la toute première adaptation des aventures de Tintin mais aussi et surtout, le tout premier film d’animation belge ! Projeté pour la première fois le 27 décembre 1947 au Théâtre de l’ABC à Bruxelles, le film fit sensation le jour de sa première. Depuis lors, il n’avait plus été montré. Un coup de Rastapopoulos?

Tiré de la neuvième aventure de Tintin, ce long métrage d’animation en poupées animées est l’œuvre de Claude Misonne, une amie de Hergé dans les années 40 qui, avec son mari Joao Michiels, avait créé un studio de « stop motion » avant la lettre. Claude Misonne réalisait les poupées et son mari se chargeait de l’animation. Tout ça 15 ans avant que les Thunderbirds (Les Sentinelles de l’Air ) ne prennent leur envol et presque 60 ans avant que Team America ne vienne joyeusement pervertir tout ce petit monde animé !

Malheureusement, Le Crabe aux pinces d’or est surtout connu pour les déboires qu’a connus son producteur, un certain Wilfried Bouchery à qui Hergé avait cédé les droits d’adaptation. La production du film fut particulièrement difficile. Elle débuta rapidement mais dut être interrompue en raison des problèmes financiers de Bouchery. Enfanté dans la douleur, le film est néanmoins présenté et son succès auprès des enfants est fulgurant lors de cette séance unique. Le lendemain, une bande de bachi-bouzouks et de marchands de tapis s’empare du film : les huissiers ! Evidemment, les réalisateurs s’en indignèrent : « Flibustiers ! Bandits ! Anacoluthes ! Moules à gaufres ! Hydrocarbures ! Cloportes ! Ectoplasmes ! Coloquintes ! Anthropophages ! » s’écrièrent-ils... Rien n’y fit ! Bouchery ayant contracté trop de dettes et n’ayant finalement pas payé les droits d’adaptation, le sort de son film fut décidé par la justice. Les 2000 jeunes garnements qui ont assisté à la projection ont été les premiers et les derniers spectateurs du film. Quant à Wilfried Bouchery, on l’aurait vu pour la dernière fois sur un cargo en partance pour l’Amérique du Sud…

Mais parlons du film, un document historique indéniable qui souffle le chaud et le froid ! Pour cette toute première oeuvre d’animation belge, il s’agit avant toute chose de saluer le défi technique, la qualité de l’animation, la ressemblance des poupées avec leurs équivalents dessinés, le soucis du détail et, plus surprenant encore : quelques angles de prises de vues très inventifs.

Malheureusement, comme avec la plupart des adaptations postérieures de Tintin, là où le bat blesse, c’est au niveau de l’adaptation. La consigne donnée par Bouchery était de suivre scrupuleusement et religieusement le récit d’Hergé. D’adaptation donc, presque pas puisque comme tous les films qui ont suivi, il s’agit d’une transposition servile, ne dépassant pas d’un chouïa les sacro-saintes écritures de Georges Rémy. Il s’agit donc ici d’une transposition à la lettre du célèbre album plus que d’une réinterprétation réfléchie.

Autre problème : le budget. Les déboires juridiques du producteur ont mis un sérieux frein à la bonne marche du tournage. Avec pour résultat, un film hybride faisant alterner des scènes réussies à l’animation extrêmement fluide et agréable (pour l’époque) et d’autres où les marionnettes sont parfaitement immobiles comme lorsque vous jouez avec des Playmobil dans votre baignoire (voir à cet égard la scène où Tintin et Haddock se retrouvent dans le canot de sauvetage, véritable anthologie de comique involontaire !) D’autres choix artistiques, sans doute motivés par le manque d’argent, semblent encore plus improbables : ainsi les petites maquettes du Karaboudjan sont parfois doublées par d’horribles images d’archives de véritables cargos filmés… au port d’Anvers ! La transition entre les deux matériaux filmiques est assez catastrophique. Et puis avec le temps, il est vrai que certains gags efficaces dans la bande dessinée, vieillissent mal à l’écran et tombent à plat. Difficile cependant d’en attribuer la faute car la version existante de 65 minutes est expurgée de 20 minutes supplémentaires sans doute perdues pour l’éternité.  Malgré ces réserves, l’événement est bien là et les défauts du film, 60 ans plus tard, se révèlent assez cocasses.

Le film regorge de petits détails amusants et met d'emblée le spectateur de 2007 de très bonne humeur. Tintin, tout héros qu’il est, a toujours été, ne nous voilons pas la face, un personnage particulièrement fade, véritable crème d’emplâtre à la graisse de hérisson ! Boy-scout naïf, donneur de leçons, catholique et asexué à l’extrême, il n’est jamais aussi intéressant que quand l'impérial Capitaine Haddock (sans doute un des meilleurs personnages créés pour une BD ) ou d’autres personnages secondaires aussi farfelus que les Dupond(t) ou le Professeur Tournesol viennent lui rabattre son caquet de marin d’eau douce. Ce qui était vrai dans les albums se vérifie donc ici.

Il faut donc saluer le génie qui a eu l’idée de doter Tintin d’une voix fluette qui lui donne une allure extrêmement efféminée, créant ainsi un décalage comique involontaire. Quant à Milou, il est carrément affublé d’une voix... de fille ! On s’attachera donc surtout à la poupée du Capitaine Haddock, fidèle en tous points à son alter ego de papier.  Il faut le voir éructer lorsqu’il est en manque de whisky ! Détail cocasse également : les Dupond(t), détectives diplômés de leur état, sont doublés par des acteurs sans doute typiquement bruxellois, roulant les « r » comme s’ils étaient dans un sketch des Snuls. Le fourbe Capitaine Allan lui, parle avec le même accent anglais que Jean Lefèbvre dans Le Gendarme à New York ! Un accent yaourt qui ferait passer Dick Rivers pour William Shakespeare... Impayable !

Finalement peu importe ses défauts ! Le Crabe aux pinces d’or est déjà entré dans la postérité pour être le premier film d’animation belge. Son charme vieillot et anachronique le rend encore plus savoureux. Les enfants devraient donc l’adorer. Du moins, les enfants sages et certainement pas le garnement gigoteur et souffrant d’un grave trouble du déficit de l’attention à côté duquel j’étais assis pendant la séance et dont la mère, pas gênée pour un sou, traduisait simultanément tous les dialogues en néerlandais pour la bonne compréhension de son rejeton! Graine de chenapan !

Pour revenir à Tintin, la seule question qui se pose encore aujourd’hui est de savoir quand nous aurons droit à une adaptation digne de ce nom des aventures du plus célèbre héros de BD belge. Steven Spielberg lui-même, après en avoir acquis les droits, semble s’y être cassé les dents ! Quel sera le cinéaste qui fera honneur aux dessins d’Hergé ? Qui qu’il soit, il ferait bien d’écouter les conseils judicieux du Capitaine Haddock : il ne s’agit pas de faire le zouave ! Je dirais même plus : ne pas faire le zouave!


Tintin / Hergé : Filmographie.

-Le Crabe Aux Pinces d’Or (47, Claude Misonne et Joao Michiels – marionnettes )

-Tintin et le Mystère de la Toison d’Or (61, Jean-Jacques Vierne, avec Jean-Pierre Talbot dans le rôle de Tintin et Georges Wilson dans celui de Haddock. )

-L’Affaire Tournesol (61, de Ray Goossens – dessin animé )

-Le Trésor de Rackham le Rouge (62, de Ray Goossens – dessin animé )

-Les Aventures de Tintin d’après Hergé (62, de Ray Goossens – série de 59 épisodes de 5 minutes – dessins animés )

-Tintin et les Oranges Bleues (64, de Philippe Condroyer, avec Jean-Pierre Talbot dans le rôle de Tintin et Jean Bouise dans celui de Haddock. )

-Tintin et le Temple du Soleil (69, de Eddie Lateste – dessin animé )

-Tintin et le Lac Aux Requins (72, de Raymond Leblanc – dessin animé )

-Moi, Tintin (76, de Henri Roanne et Gérard Valet – documentaire sur Hergé )

-Les Aventures de Tintin (91-92, de Stéphane Bernasconi – série télévisée de 39 épisodes – dessins animés )

-Tintin et Moi (03, Anders Ostergaard – documentaire sur Hergé )

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