Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/1999
 

Le Vent de Mogador

A l'Ouest d'Eden

Nous sommes, au 227b, chaussée d'Ixelles, dans une salle de montage des Studios Polygone. Violaine de Villers achève le montage son du Vent de Mogador, un documentaire de création, en compagnie de Paul Delnoy.
Amin Bougamin déambule sur les lieux de son enfance. Il nous entraîne dans les ruelles du Mellah, l'ancien quartier juif. On pénètre à sa suite dans une école rabbinique laissée à l'abandon. Dans une armoire poussiéreuse, des volumes épars rongés par la critique des souris : "Toutes ces heures d'écriture, c'est le Talmud ou la Thora, l'Ecclésiaste... Vanité des vanités, tout est vanité..." Raccord sur un ciel bleu déchiré par le vol d'une nuée d'oiseaux blancs. Mohamed Bouada s'adresse à Bougamin : "Depuis qu'on s'est rencontrés tu n'as pas dit une seule fois Essaouira, pourquoi? - Parce que c'est Mogador qui est restée dans nos têtes, réplique Bougamin. Essaouira c'est le nom de la ville que nous avons laissée, Mogador c'est la ville imaginaire. Plan de pêcheurs. Effervescence autour d'eux. Vente à la criée. La caméra panote sur la mer. Les mouettes et les goélands accueillent les bateaux des pêcheurs qui rentrent au port. Bougamin poursuit en off : "Essaouira, c'est une ville réelle, je présume; à Essaouira les gens vivent; à Essaouira les gens ont besoin de circuler; il y a des problèmes d'égouts, or je ne vis pas à Essaouira, je vis à Mogador! Mogador n'est pas Essaouira, c'est une ville mythique qui pourra - peut-être, je l'espère - contribuer à Essaouira! " Cris des mouettes qui volent.

 

Le vent de Mogador de Violaine de Villers" J'ai été pour la première fois à Essaouira en 1995, nous confie Violaine de Villers, et quand j'ai quitté cette ville j'ai été très impressionnée par l'architecture de la ville, par la présence passée d'une communauté juive et de tous les souvenirs que les gens me racontaient dès que je m'arrêtais pour voir une maison. Après avoir terminé Rwanda, paroles contre l'oubli, j'ai travaillé une bonne année sur un scénario en rencontrant pas mal de gens. D'abord ceux que j'avais déjà rencontrés pendant mon premier séjour et d'autres que j'ai rencontrés essentiellement à Paris, des juifs du Maroc qu'ils avaient quitté depuis plusieurs années. Comme je lisais beaucoup de livres concernant cette ville je suis tombée sur Les Récits du Mellah qui est un bouquin magnifique écrit par un certain Ami Bouganim, un écrivain juif d'origine marocaine né à Mogador en 1951, vivant en Israël. Ce livre raconte la vie des juifs rassemblés dans le mellah, le quartier des juifs pauvres. Ils sont soumis au roi, donc sous sa protection. C'est une population ouvrière et artisane. Bouganim raconte que ces familles juives ont été convaincues suite à la propagande israélienne de partir vers la terre promise, vers le rêve. 

Apprenant qu'il était à Paris, je l'ai rencontré et il m'a avoué avoir passé quelques jours à Essaouira. Peu après, Il m'envoie les chapitres manuscrits de ce qu'il avait écrit sur Mogador, au fur et à mesure. A un moment, il m'a proposé de retourner à Mogador avec moi. C'est une proposition qui m'intéressait beaucoup parce que ça me permettait de le confronter au personnage de Mohamed Bouada, un sculpteur marocain qui n'a jamais quitté Essaouira. Il sculpte la pierre et le bois, est passionné par sa ville. Il faut ajouter qu'après le départ de la population juive et des notables marocains vers Casablanca, elle a été fort à l'abandon, est tombée en décrépitude. Les portes de la ville n'ont pas été entretenues, les portes des maisons encore moins.
Pendant le tournage, Ami Bougamin a pris le temps de retrouver tous les lieux de son enfance, sa maison, l'endroit où travaillait sa mère, le commerce d'épices que tenait son père et puis aussi il a rencontré des gens âgés qui ont connu ses parents. Dans la séquence que vous avez vue vous avez entendu un vieux bonhomme vêtu d'une djellaba brune, c'est un homme que j'ai découvert appelant et criant après les mouettes, au bord de la mer et à différents carrefours de la ville. Personnage fascinant. Je trouvais intéressant de faire se rencontrer cet homme et Ami Bougamin, sauf que l'homme aux mouettes ne parle à personne et n'accepte aucun dialogue. On a filmé leur rencontre par hasard, un peu à l'arraché, en allant au marché aux poissons. Cet homme a fermé sa boutique au moment de l'indépendance parce que ses clients étaient essentiellement des Européens et des juifs. Après avoir fait faillite il s'est intéressé aux mouettes.
Le vent de Mogador de Violaine de VillersJ'ai structuré le film en cinq journées. On commence par l'arrivée d'Ami Bougamin qu'on suit d'abord seul, puis dans ses rencontres avec quelques personnes qui ont connu ses parents et avec la seule famille juive qui vit encore sur place. Ensuite il rencontre Mohamed Bouada et avec lui il entre plus profondément dans les méandres de la ville, dans le Mellah et la Médina. On découvre le travail de sculpteur de Bouada dans son atelier ainsi que son travail de restaurateur puisqu'il restaure les portes de la ville. On abandonne Mogador et on découvre petit à petit Essaouira telle qu'elle est avec les yeux de Bouada. Tous les matins - c'est ce qui ponctue les journées -- nous avons l'homme aux mouettes qui appelle et nourrit les oiseaux. A la fin du film Ami Bougamin qui est reçu par l'homme aux mouettes dans sa maison et découvre qui est ce personnage étrange.
Les sons que j'ajoute en ce moment dans le film sont des sons naturels. Cosmas Antoniadis, le preneur de son, a enregistré beaucoup de sons seuls : cris de mouettes, trissements d'hirondelles, de tourterelles et puis les vagues, le ressac de la mer puisque la ville est dans une grande baie et comme elle est entourée de remparts, les vagues giflent les murs et les rochers. Au niveau sonore la mer, le vent et les vagues ont une présence fantastique. J'ai meublé la bande sonore du film avec ces éléments. "

Jean-Michel Vlaeminckx, Dimitra Bouras
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