Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Le Verdict de Jan Verheyen

Vice de forme et faux-semblants

Sélectionné en compétition officielle au Festival des Films du Monde de Montréal, sélectionné aussi à Chicago, Le Verdict, à la facture très américaine, connaît pas mal de succès auprès du public de l'autre côté de l'Atlantique. Et on l'avoue, on le déplore ! Le film de Jan Verheyen, sous des dehors faussement impartiaux et modestes de film à thèse, contribue à la peur du chaos ambiant en agitant le petit mouchoir rouge des racailles assoiffées et des états défaillants. Attention, braves gens, tremblez ! La racaille est de retour ! 

Le VerdictMais tentons la même neutralité, voici les faits : une femme est violemment agressée sans raison, peut-être quelques sous dans son porte-monnaie. Elle meurt sous les coups qui pleuvent (littéralement). Luc Seghers, son mari, témoin de l'agression, voit l'assassin filer. Il le retrouve, mais l'homme file de nouveau entre les doigts de la justice pour vice de procédure. Un bête papier qui n'a pas été signé empêche le procès d'avoir lieu et le relâche dans la nature. Pour rajouter une couche dans le malheur, la petite fille du couple, au moment de cette agression, a été fauchée par une voiture qui l'a laissée sur le carreau. La coupe est pleine, la justice injuste, et l'homme se venge. Mais plus digne que le meurtrier qu'il abat, il ne tente pas d'échapper à son sort. S'ensuit un long procès : est-il, oui ou non, coupable ? Oui, évidemment, il a tué. Non, évidemment, c'est un crime passionnel. Et l’État, qui n'a pas légiféré sur de tels problèmes, est peut-être tout aussi coupable que lui. La question bien sûr est vite politique, la presse s'en mêle, le Ministre de la Justice est aux abois... De facture très classique, assez dépouillé, évoluant dans des atmosphères entre bois fumé, vitres teintées et éclats de verre brisé, après ce démarrage sur les chapeaux de roues en forme de tragédie grecque, Le Verdict met en scène un long procès, de longues plaidoiries, beaucoup de discours, et donne la parole aussi bien aux tenants du « pour » que du « contre ». Si une salle de procès est, par excellence, une scène où toute une dramaturgie se joue selon des codes bien précis, le réalisateur lui n'en fait pas grand-chose, sinon de plats et répétitifs champs contrechamps. Passons sur ces longs échanges. Passons sur l'acquittement de l'accusé, happy end en forme de soulagement qui le fera rentrer chez lui, seul, certes, mais libéré d'une promesse tacite, celle de venger sa femme, absous par la communauté.
Le VerdictLe film se clôt sur la réalité des chiffres en Belgique où un certain nombre de meurtriers, de voleurs, de violeurs, courent toujours dans la nature, couverts par des vices de procédure... Et Jan Verheyen, bien malgré lui (on l'espère), se fait presque l'avocat de toutes les victimes de cette législation absurde qui pourraient décider de rendre eux-mêmes la justice...

Dans Le Verdict, ce grand dilemme qui agite l'humanité et les sociétés depuis la nuit des temps, cette déchirure entre la justice des hommes et la justice des dieux, la loi intime et la loi de tous, cette question qui fonde les communautés humaines, les grandes tragédies grecques, le théâtre classique français, une grande partie du cinéma américain, de John Ford à tous les films de Clint Eastwood, cette grande question donc anthropologique et politique par excellence, Jan Verheyen l'approche par un tout petit bout de la lorgnette, en construisant son récit sur des clichés d'une platitude exécrable. Jugez vous-même : le monsieur est très beau, la quarantaine grisonnante, Clooney version flamande (Koen de Bouw, donc), il travaille dans de beaux bureaux vitrés, parfait exemple de réussite sociale, il est marié à une jeune femme belle et brillante et le papa d'une petite fille de 6 ans adorable et gentille, il conduit une belle BMW (ou était-ce une Audi ?) et possède une villa trois chambres avec jardin. Le bonheur parfait, quoi. Mais il n'y a que les bourgeois pour croire que tout le monde leur envie ce qu'ils ont. Et cette caricature du bonheur aujourd'hui grotesque et risible, est foudroyée de surcroît par un cliché sur patte. Certes, Jan Verheyen n'est pas raciste, il ne s'agit pas d'un pauvre arabe musulman (cela dit, lorsque Luc Seghers appelle son avocat depuis la prison, un autre homme au téléphone derrière lui, parle si fort en arabe qu'il le dérange. Allez savoir pourquoi ces petites détails...), mais un jeune garçon tout vêtu de cuir, qui conduit une grosse moto et multiplie les piercings (on n'a pas prêté attention aux tattoos, on ne peut pas confirmer)... On croyait le temps des loubards révolu, les clichés de Starmania remisés au placard, voici de quoi les faire revivre un peu. Et si le vilain garagiste, les mains pleines de cambouis, est arrêté par une armada de policiers digne d'un des Wanted de Georges W. Bush, on ne saura pas vraiment le pourquoi de son geste (à moins que ses rictus de plaisir sadiques et sauvages soient des explications ? Peut-être, après tout...). Pas plus qu'on ne saisit très bien ce qui pousse Luc Seghers à se venger.
Le VerdictPersonnage plutôt silencieux (quand tant d'autres discourent, cela repose), Koen de Bouw incarne avec beaucoup de beauté et de dignité son personnage. Il y a, dans son geste et sa façon de l'assumer, une droiture presque héroïque. Et l'impartialité affichée du film vole à nouveau à la poubelle des faux-semblants. D'autant que, par pudeur sans doute (comme s'il craignait d'en faire trop quand bien même il aura accumulé toutes les situations les plus tragiques les unes après les autres), se tenant un peu en retrait du chagrin et des cris qu'il maintient dans le champ juste le temps qu'il faut avant de s'éclipser discrètement, Jan Verheyen ne filme pas des corps en lutte ou ravagés, des émotions dévastatrices, la fureur, la colère, le chagrin, mais filme des corps qui s'écroulent, des têtes qui tournent et qui parlent, discourent, raisonnent. Ce faisant, il maintient hors champ le corps et ses émotions, ses cris et ses tempêtes. Ce faisant, il congédie les dessous du drame, ses racines et ses lignes de faille. Au final, toute cette plaidoirie qui se veut pudique et impartiale est tout simplement faux-jeton.

Le Verdict est un film soutenu par tout un discours idéologique : la conscience d'un ordre (bourgeois) menacé (par des voyous) et abandonné à son sort (par un État incapable – le personnel politique du film est d'ailleurs tourné en ridicule qui multiplie les bourdes et les crises d'hystérie) auquel il nous faut réagir (par la loi) sous peine de cautionner le pire (la vengeance)... Coincé dans les clichés vieillots de sa classe sociale, Jan Verheyen ne semble pas saisir l'enjeu de notre époque : ce qui menace ses idées du bonheur n'a rien à voir avec quelques loups entrant dans Paris à moto. C'est tout un système qui s'écroule et entraîne, dans sa chute, le monde qu'il sent menacé. Vouloir le retour à l'ordre et par l'ordre d'un vieux monde déjà à terre, cela s'appelle être réactionnaire.
Sortie le 9 octobre 2013

commentaires propulsé par Disqus