Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/2000
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Ledereen Beroemd ! de Dominique Deruddere

Ledereen Beroemd ! de Dominique Deruddere Il y a un an à peine, et c'était la première interview de ma vie alors tu parles si je m'en souviens, je rencontrais autour d'une table de bistrot le sympathique réalisateur bruxellois Dominique Deruddere, dont Hombres complicados venait de marquer, après l'expérience américaine de Wait until spring, Bandini !, le retour à un cinéma plus personnel et intime, un cinéma moins cher mais surtout un cinéma d'amis, à l'échelle humaine et souvent kitsch du grand village qu'est la Belgique. Revenu d'un rêve transatlantique qu'il niera sans doute avoir jamais eu, l'homme est épanoui, l'oeil jubile plus encore et le jeu des comédiens, surprenants d'aise et de spontanéité, s'en ressent agréablement... 
" Du jeu, du suspens, et de la musique ", voilà justement ce que promet la chaîne locale NTO dont le grand show, dans la plus profonde tradition flamande des concours de chansonnettes, continue semaine après semaine et depuis le début des années quatre-vingt au moins, à faire un maximum d'audience dans les jolies petites cités industrielles et salons de coiffure dignes de Hair spray qui jalonnent le canal d'Anvers à Malines.

Parce que papa ne l'était pas !
Même trop, même mal, et même à l'usine, Jean chante, du soir au matin. Depuis des années, c'est peut-être sa bouée : il improvise, fredonne, et enregistre ses petits refrains simplistes, balades ringardes et pauvres " na na na " qu'il fait ensuite fièrement écouter à sa gentille petite famille. Il lui suffit d'y croire, et tout va bien dans le moins pire des mondes... Pourtant le soleil est trompeur, toujours voilé, les usines ferment vite, et de honte, Jean n'ose pas avouer son chômage technique : " C'est un gentil mari, et un bon père, qui travaille dur et ne boit pas ! "
Patiente et conciliante, sa charmante épouse n'en vient pas moins à s'inquiéter : perdu dans sa chemise hawaïenne et sa vie trop moyenne, Jean se raccroche plus que jamais à son rêve qui le rendait invulnérable et ne pense plus qu'à faire de sa fille une grande chanteuse, une de ces riches vedettes des plateaux de NTO ! Marva ne tient-elle pas son nom de l'idole paternelle de l'époque, une de ces chanteuse Kleenex des ondes ultra courtes, disparues depuis belle lurette mais dont le dernier poster jauni n'en finit pas de coller au mur du salon ?
L'histoire est bien connue : quand un père offre un train électrique, le machiniste aux commandes est souvent un fantôme indigeste, et la timide adolescente d'aujourd'hui, mal dans sa peau et qui compense à gros coups de crèmes glacées et de crêpes au sucre, n'étouffe sans doute pas que dans les corsets de Madonna. Si à l'abri du théâtre de guignols, pour émerveiller les enfants, elle prête aux marionnettes sa plus belle voix, hélas, trois fois hélas, sous les lampions des bals populaires, les adultes cruels donneraient bien des zéros au double de Vanessa Paradis, lui trouvant sans aucun doute plus de coffre que de talent ! Le visage passé au cirage, le candidat suivant a beau se prendre pour Otis Reding et érailler le précieux conseil de son Try a little tenderness, il n'a guère plus de chances sans les mensurations idéales !
Maladroit avec ceux qu'il aime, Jean se retire tristement, seul dans un monde pourri : pour obliger un ignoble et grotesque requin de show-business à inviter sa fille et à la propulser au devant de la scène, rien ne vaut finalement de kidnapper la vedette de son écurie et starlette régionale du moment, quand par le plus heureux des hasards l'occasion se présente ! De toute façon, les paillettes commençaient à lui donner des boutons : égaré par les lumières et les feux des artifices, mourant de tristesse et d'ennui dans sa cage dorée, le fragile papillon ne rêvait plus que d'amour, d'eau fraîche et de liberté...

Michael Jackson et Will Tura
Une fois de plus Jean ne veut rien entendre, et lorsque un étrange Michael Jackson soufflant sous son masque lui fourgue sa dernière cassette pose ses conditions, le petit producteur véreux, chemise ouverte sur torse velu, n'en croit pas davantage ses oreilles que ses yeux : si Lucky Manuello, le tube de demain, parvient à tirer quelque chose d'audible des nasillements du père et de la voix mal assurée de la fille, c'est uniquement qu'il a vite démasqué le farfelu de kermesse et flaire le record d'audience : la grosse Marva sur scène, maladroite et ridicule, et cet imbécile de Jean, encerclé par la police, qui lui parle en direct de bons sentiments.
" Du jeu, du suspens et de la musique ": à travers la caricature du monde de la télévision, Iedereen Beroemd ! (" Tout le monde célèbre ") jette un regard plutôt perplexe sur les miroirs aux alouettes et autres leurres agités en vitrines par les maîtres chanteurs. Comme c'était le cas de sa comédie précédente, le ton est aussi amer, le kitsch un peu délavé et le jaune moins vif qu'il y paraît. Assis à la table de Josse De Pauw, son acteur fétiche et alter ego, Dominique Deruddere y joue les apparitions furtives à la manière de Hitchcock, et d'un court extrait de son Bandini, rappelle les courses vaines des pantins intimes et désespérés qui traversent son oeuvre. A voir au Kinépolis !?

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