Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2008
 

Les Bureaux de Dieu de Claire Simon

L’invention du féminin.
Impur, comme tout son cinéma, le dernier film de Claire Simon est une reconstitution documentaire qui se montre comme telle, et qui repose sur des procédés cinématographiques d’une grande simplicité. Film étonnant et bouleversant, Les Bureaux de Dieu se tient tout entier du côté de l’oreille, à l’écoute d’une parole archaïque, celle qui se chuchote et s’invente derrière les mots, dans le corps du désir et les désirs du corps.

Claire Simon est une réalisatrice à part, qui construit une filmographie exigeante et intense hors des sentiers battus du cinéma français grand public ou de ceux, tout aussi mainstream, d’une certaine forme de cinéma d’auteur convenu. Sans cesse, son travail interroge les frontières entre documentaire et fiction, filmant les premiers comme des seconds et vice-versa. Chacun de ses films cherche inlassablement la fiction qui sourd dans le réel, et comment le cinéma peut se tenir sur cette brèche. Les mythologies intimes qui inventent et questionnent le réel, sont, encore une fois, capturées par sa caméra alerte dans Les Bureaux de Dieu. 
Claire Simon s’est « contentée » ici de restituer les dialogues auxquels elle avait assisté. Mais l’intégrité qui définit sa démarche de cinéaste la pousse à montrer la reconstitution fictionnelle de ce faux documentaire. Pour entrer dans le film, et pour en sortir, on prendra donc un ascenseur anonyme qui monte vers ces bureaux qui surplombent la ville. Là, d’après de nombreux témoignages recueillis dans divers centres de planning familial (dont elle n’aura pas touché, affirme-t-elle, une virgule), elle a reconstitué une sorte de centre exemplaire, où des jeunes filles et des femmes viennent confier les interrogations, les doutes et les déchirures qui taraudent leurs sexualités, et se condensent autour des questions intimes et profondes de la maternité. Construit sur un procédé cinématographique systématisé et d’une lumineuse simplicité, de longs plans-séquences, parfois en champ/contre-champ, laissent à la parole le temps de se déployer dans l’espace. Les Bureaux de Dieu avance d’entretien en entretien, choisis sans doute pour leur force narrative et leur puissance évocatrice. Par les questions et la situation de celles qui viennent se confier, chacune de ces séquences met en jeu un nouveau drame intime. De la contraception, des rapports conflictuels avec les mères ou les petits amis face à l’avortement, ce qui se questionne, ici, de multiples façons, c’est la féminité, la manière d’investir et son sexe et son pouvoir de procréation, le rapport que chacune de ces femmes entretient avec ce réel archaïque qui définit leur identité féminine.
En coulisses, le quotidien faussement banal de ces récits est rythmé par les gestes de tous les jours de celles qui travaillent dans ces bureaux (rituel du matin, repas pris ensemble ou cigarettes partagées sur le balcon) et par leurs émotions (difficultés, tensions, fatigue, doutes, joies et soulagements). Spectateur de ces confidences, on se tient perpétuellement du côté du lieu accueillant. Forcé à l’attention, on entre dans l’écoute. Pour livrer ces paroles pieusement recueillis, Claire Simon a fait appel à des comédiens non professionnels dont les parcours de vie entraient en résonance avec les témoignages. En face de ces anonymes, un magnifique casting  : Nathalie Baye, Nicole Garcia, Isabelle Carré, Béatrice Dalle, Rachida Brakni, et d’autres encore, toute une galerie de personnages aux visages si familiers.  En les confrontant directement les uns aux autres, sans leur permettre de se familiariser ou de s’échauffer ensemble, elle a saisi au vol les émotions que leur rencontre faisait naître. Les comédiennes de renom font figure d’icônes fascinantes pour ces femmes venues parler d’elles. Du côté des comédiennes, il ne s’agit plus de jouer, de dire, de raconter, d’inventer des personnages, mais de donner à voir l’essentiel de leur travail d’actrices : l’écoute. Le long plan fixe sur Nicole Garcia, toute entière attentive à la voix hors champ dont chaque mot vient plisser son visage comme un galet sur l’eau, scrute le cheminement de cette parole dans son écoute ouverte. C’est aussi que pour répondre à une parole intime, il n’y a pas de discours : tout est à chaque fois à redécouvrir, à comprendre, à prendre en soi. 

Claire Simon filme l’essentiel d’un dialogue. D’une part l’écoute, qui peu à peu se fissure, tâtonne, cherche à entendre ce qui se dit dans les mots de l’autre. D’autre part, une parole qui chemine vers une vérité qu’elle va dévoiler au fur et à mesure qu’elle s’énonce – Et bien entendu, les deux se lient indissociablement. C’est par l’écoute des unes que ce qui cherchait à se dire peut prendre forme et sens pour celles qui le disent. Ainsi, la confrontation conflictuelle entre Isabelle Carré et une jeune femme de nouveau enceinte qui vient discuter d’un énième et probable avortement est un autre moment magique du film. Car voilà que la seconde cherche le conflit, ce que la première ne comprend pas, mais qu’elle accepte, jusqu’à ce qu'émerge l’espace pour dire, derrière l’attendu, le véritable désir, celui de garder son enfant. La parole, en prise avec l’autre, se met peu à peu à nu. Et, surgit derrière l’ordonnance du discours tenu par ces femmes, une autre parole, plus lointaine, plus archaïque, celle du corps, du désir. Le dernier témoignage, celui d’une prostituée qui chaque fois qu’elle « fait l’amour », avec l’homme qu’elle aime, une fois par an, tombe enceinte, en est le signe bouleversant.
Si Les Bureaux de Dieu est un film profondément politique, ce n’est pas parce qu’il se situe sous le joug d’un discours pragmatique ou d’une quelconque thèse. La pédagogie à l’œuvre dans le film (« vous saurez tout sur la contraception et l’avortement ») n’est pas son fait, mais le fait de son sujet. Ce n’est pas non plus parce que, au fur et à mesure du film, le sujet se focalise autour de l’avortement. Ce n’est en aucun cas un film militant, en aucun cas un film de féministe à féministes, prônant l’émancipation dont on ne sait quelle Femme. Le voir comme tel, serait passer justement à côté de ce qu’il tente de raconter et en nier toute la singularité et la beauté. Si le dernier film de Claire Simon est profondément politique, c’est parce qu’il vient remettre en question, à travers les paroles singulières et uniques de chacune, ce que signifie être femme, ce à quoi renvoie cette réalité et sur quels faisceaux riches et serrés, de relations  familiales, amoureuses et sociales cela est justement en jeu. C’est parce que chaque femme ici réinvente son identité féminine au fur et à mesure qu’elle l’énonce et l’interroge.
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