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Les Chevaliers blancs de Joachim Lafosse

À l'épreuve du réel

S'inspirant encore d'un fait divers, l'affaire de l'Arche de Zoé qui avait défrayé la chronique en 2007, le sixième long-métrage de Joachim Lafosse continue à creuser les grands thèmes de son cinéma : l'exploration de ces limites très floues entre le bien et la mal, la folie qui menace chacun d'entre nous pris dans ses liens, l'emprise, la corruption... Mais jusqu'à alors, c'était dans le cadre restreint du face-à-face amoureux, du couple ou de la famille que le cinéaste tentait de saisir comment les liens pouvaient mettre à mal toute morale. Avec Les Chevaliers blancs, il passe à la cellule supérieure, celle du groupe, lié cette fois par l'idéologie. Et il signe un film passionnant, à la fois dense et limpide, plus sobre et plus ouvertement politique que les précédents.

Les chevaliers blancs de Joachim LafosseLe cinéma de Joachim Lafosse aborde, film après film, ces zones troubles où peuvent nous conduire nos liens et nos actes. Mais là où un Lars Von Trier s'amuse à retourner les situations, où la froide distance d'un Michaël Haneke fixe les cadres de la morale, Lafosse lui, ne quitte jamais vraiment ses personnages pour les accompagner dans les méandres de liens et de réalités de plus en plus complexes qu'il déploie jusqu'à leurs extrémités les plus terribles. Dans ce cinéma, qui interroge sans cesse les conditions de notre liberté, l'épreuve des affects et l'ambigüité des situations conditionnent les possibilités d'agir et de se déterminer.

Alors, d'entrée, Les Chevaliers blancs prend le réel à bras le corps pour nous plonger avec ses personnages dans la complexité d'une situation qu'il va suivre pas à pas. Le film commence sur le tarmac d'un aéroport, par un débarquement orchestré dans l'urgence sous la protection d'hommes en armes. L'équipe file à travers un désert de pierre, minéral et sablonneux, vers le bâtiment qu'elle va occuper. Le convoi traverse une ville où les balles volent. C'est la guerre. La peur monte. Les corps sont pris dans la réalité âpre d'un conflit qui les dépasse, la caméra est immergée avec eux. L'espace et la géographie ont leur épaisseur : poussière, reflet aveuglant, lumière grise, chaleur... Partout, ce réel qui cogne. En quelques séquences accompagnées d'une musique qui palpite comme un battement de cœur, Lafosse installe la tension du conflit, de ces corps en butte avec le réel et l'urgence d'agir qui taraudent tous ses personnages. La course contre la montre commence : cette équipe de bénévoles vient embarquer de toute urgence des orphelins glanés au fin fond des villages de cette zone rurale en guerre, pour les ramener en France où des couples les attendent pour les adopter. Ceux qui rêvent là-bas d'une famille ont déjà payés, la date du retour est prévue, l'avion est loué. Ceux qui rêvent ici de sauver des enfants doivent faire vite. Le hic, c'est qu'ils sont introuvables, ces orphelins à sauver, comme une idée venue d'ailleurs qui ne colle pas au monde traversé ici. Dans le dispensaire qu'a rejoint l'équipe, commence alors un étrange huis clos. Enfermés dans le désert qui les entoure, bordés de toutes parts par cette guerre qui fait rage, ils attendent. Et tentent de trouver des routes, des chemins pour poursuivre la mission qu'ils se sont donnés quand la réalité de leurs situations, sans cesse, leur met de multiples bâtons dans les roues. L'autre hic que le film s'emploie à poursuivre comme un fil rouge, c'est cet argent, que les blancs utilisent pour négocier sans cesse ici ou là leur passage, les services qu'ils demandent... Sans cesse, l'argent assoie l'emprise, fabrique les désirs, déshumanise les liens. Et chaque tentative pour aller jusqu'au bout de la mission la rend plus complexe, nécessite des décisions moralement de plus en plus acrobatiques. L'équipe, sous tension, peu à peu, se disloque. Mais tendus tout entier vers leur but, certains sont bien décidés à tout contourner pour aller jusqu'au bout.

Les chevaliers blancs de Joachim LafosseSans discours, sans théorie, distillant au compte goutte les informations qui replacent dans leurs contextes les actes de ceux qu'il filme, dévoilant peu à peu la mascarade dans laquelle ils sont embarqués, Joachim Lafosse suit tout le parcours de ces hommes de bonne volonté. Il réalise un film très dense qui multiplie les questionnements éthiques sans jamais les séparer des situations qui les font naître. Dans ce désert minéral, enfermés dans leur dispensaire, il met lentement en place la mécanique de leur sortie de route à partir du droit chemin qu'ils cherchent en dépit de tout bon sens, dans ce décor fait de pistes et de rocailles. Vincent Lindon livre une prestation géniale en chef d'équipe. Avec finesse et intelligence, il jongle entre efficacité, autorité, abattement, détermination. Si parfois les dialogues semblent trousser les problématiques de manière expéditive et que certaines situations paraissent abracadabrantes, rien pourtant ne semble invraisemblable dans ce film au scénario parfaitement ciselé. Et c'est bien le pire : que ce rapport des hommes blancs aux hommes noirs soient si justes jusque dans sa grossièreté, que l'idéologie pleine de bonne volonté de ces « chevaliers blancs » en arrivent, à force de nier la réalité, à l'obscénité. Le réel, c'est quand on se cogne, disait Lacan. À l'épreuve du réel, toute idéologie s'avère mortifère, les bons sentiments ne tiennent pas la route de la morale, et les hommes de bonne volonté finissent dans des culs de sacs éthiques.

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