Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
30/09/2013
 

Les chevaux de Dieu de Nabil Ayouch

Les chevaux de Dieu sont nés quelque part 

Comment traiter de la question de l’embrigadement religieux au cinéma sans tomber dans les travers habituels, sans être manichéen, sans faire d’amalgame ? Tenter de rester neutre, tel est le défi de Nabil Ayouch dans son film Les chevaux de Dieu. Après Mektoub, réalisé en 1997, s’appuyant sur un fait-divers qui mettait en scène le commissaire principal des renseignements généraux à Casablanca, Haj Mustapha Tabet, le réalisateur franco-marocain s’intéresse cette fois à un autre événement noir de l’histoire du Maroc. Le film, inspiré du roman de Mahi Binebine, Les Étoiles de Sidi Moumen, évoque les attentas-suicides qui ont ensanglanté la ville de Casablanca en mai 2003. 

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Dès les premières images, le spectateur est immergé dans le bidonville de Sidi Moumen et fait la connaissance de Tarek et de Hamid, son aîné, le caïd du quartier. Les deux frères tentent, tant bien que mal, de trouver leur place au sein d’une famille où tout va à vau-l’eau. Un père dépressif, une mère épuisée par la vie, un frère fou, un autre à l’armée. Après un séjour en prison de deux ans, Hamid revient au bled. Rallié à la cause des islamistes radicaux, il va convaincre Tarek et ses amis de suivre cette voie, celle d’un aller-simple pour le paradis. Préparés physiquement, mentalement et spirituellement par l’imam Abou Zoubeir, ces jeunes apprennent qu’ils ont été élus. Ils seront des martyrs d’Allah.

Depuis les attentats du 11 septembre et les attentats de Madrid, le terrorisme est devenu un thème cher aux medias et au cinéma. Et ce sujet polémique est servi à toutes les sauces. Christopher Morris le tourne en dérision dans son film Four Lions, Peter Kosminsky l’aborde sous un angle didactique dans sa série The Promise, Howard Gordon et Alex Gansa jouent plutôt sur le côté spectaculaire dans la série américaine Homeland. Nabil Ayouch, lui, a décidé d’adopter une autre position, celle de l’objectivité, déjà annoncée avec brio par Hany Abu-Assad dans Paradise Now.

Le dessein de Nabil Ayouch était de remonter à la source, de faire connaissance avec ces kamikazes depuis leur plus tendre enfance, de comprendre le mécanisme qui permet à des enfants de se transformer en bombes humaines. En plongeant le spectateur dans le microcosme familial, Nabil Ayouch lui donne des clés de lecture. Ce dernier peut, dès lors, tenter de comprendre sans juger. Ces gamins existent sans exister. Ils sont là, errent, arpentent les ruelles sinueuses de leur bidonville. Sans objectif, sans destinée. Le film tente d’expliquer cette violence par les injustices sociales et géopolitiques mondiales infligées à ces gosses désormais dotés d’un nom, d’une identité.

L’esthétique du film reflète bien l’objectivité escomptée par le réalisateur. Dans la première partie, alors que les protagonistes sont encore gamins, les couleurs sont chatoyantes. Ces couleurs vives, saturées vont de pair avec le côté dynamique, gai et spontané des enfants qui courent dans tous les sens, qui se chamaillent, vivent dans leur bulle, sans trop penser au lendemain. Mouvements saccadés des jeunes acteurs rendus par des prises de vue parfois chaotiques.

Dans la seconde partie du film, les couleurs se ternissent à mesure que les protagonistes s’engagent dans leur quête initiatique vers le paradis. Volonté donc de cohérence de la part de Nabil Ayouch qui ne se limite pas uniquement à l’attrait esthétique du bidonville. À aucun moment, le film ne s’engouffre dans le spectaculaire. Pas d’explosion. Juste le visage illuminé du protagoniste, extasié comme la Sainte Thérèse du Bernin, qui s’apprête à franchir les portes d’un autre monde, celles du paradis.

Pas de jugement de valeur, donc. C’est au public de se faire son idée sur la question. Le spectateur, maintenant qu’il connaît ces « chevaux de Dieu », est capable de comprendre leur geste… ou non. Il ne s’agit pas de justifier la violence, mais de tenter de la contextualiser. Le réalisateur parvient à humaniser ces hommes qui sont, le plus souvent, réduits au statut de bombes humaines.

Au-delà de la fiction, c’est une belle aventure proposée par Nabil Ayouch à ses acteurs, certains tout à fait novices. Épopée qui les a conduits jusqu’à Cannes, puisque le film était en sélection officielle dans la section Un certain regard.

Une interview du réalisateur ainsi que le making of du film, faisant apparaître le côté véritablement humain de ce projet, sont disponibles sur la version DVD. 

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