Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
05/06/2015
Mots-clés : premier long métrage,
 

Les Cowboys de Thomas Bidegain

Thomas Bidegain était au générique de trois films cette année à Cannes, dans trois sélections différentes. Scénariste attitré de Jacques Audiard, on le retrouvait dans la compétition officielle. À la Semaine de la Critique, il cosignait le scénario de Ni le ciel ni la terre, le premier long-métrage de Clément Cogitore. Enfin, c'est à la Quinzaine des Réalisateurs qu'il présentait sa première réalisation, une co-production avec les Belges de Tarantula qui met à l'affiche François Damiens en père obsédé à la recherche de sa fille.

Impossible de se tromper, sa patte est là, partout. D'abord parce qu'à nouveau dans Les Cowboys, on voyage de part le monde, dans un film très ambitieux à l'ampleur épique. Parce qu'il nous entraîne comme avec Deephan, comme avec Ni le ciel ni la Terre dans des conflits lointains où les cultures s'affrontent. Mais aussi parce qu'ici encore, il est question de causes perdues, de destinées brûlées, d'incapacité à reconnaître la vérité de l'autre. Un grand film surprenant qui privilégie les rebondissements narratifs à l'énergie et aux tripes pour retracer sur plus de 20 ans les relations entre l'Occident chrétien sûr de lui avec un Moyen-Orient de plus en plus explosif.

Les Cowboys de Thomas BidegainTout commence au début des années 90, dans un bal un peu minable de pouilleux de province qui s'amusent à se travestir en cowboys fascinés par les Etats-Unis, les chevaux, le rodéo et la country music. Rien de vraiment moche là-dedans, mais rien de très grand non plus. Alain invite sa fille à danser et cette danse-là, tendre et belle, est presque amoureuse. Mais à la fin de la fête, Kelly a disparu. Commence alors un voyage, entre road-movie et descente aux enfers, d'un père qui refuse la disparition de sa fille, désormais mariée avec un jeune Algérien, qui a appris l'arabe et ne veut plus entendre parler du monde où elle vient. La fracture est totale mais Alain ne laissera jamais tomber au risque d'y laisser sa peau. Quitte à entraîner son fils dans cette course sans fin, quitte à perdre sa femme usée par son obsession, il part en quête, apprend l'arabe, explore les à-côtés d'une société française que l'époque a laissés sur la marge, les banlieues d'immigrés, les terrains vagues occupés par des roms, et peu à peu, de Charleville-Mézières à Anvers, au fil des années qui défilent, découvre et suit tout un monde en marge, parfois clandestin. Il ne faudrait pas tout raconter de la suite au risque d'en trop dévoiler. Mais cette cause perdue fait boucle, fait rebondir les événements les uns sur les autres dans une causalité où tout est lié, du fin fond de la France au Pakistan. Et la petite histoire rejoint la grande, celle qui est en train de nous arriver, et retrace, en arrière-plan sur les vingt dernières années, l'émergence d'un conflit qui aujourd'hui a pris toute son ampleur avec Daech. Tout un monde qui s'est mélangé (la place des femmes échangées dans le film le raconte) en même temps qu'il s'est connecté globalement et s'est radicalisé, séparé, déchiré. Epopée, road-movie, polar et surtout western où se croisent des figures archétypales du cinéma (du père obsessionnel et damné à l'Américain interprété par John. C. Reilly ou à la belle "Indienne" enlevée par un concours de circonstances tragiques par Kid), Les Cowboys est un hommage vibrant au cinéma américain, notamment à celui de John Ford (merci à la Cinematek), et surtout à La Prisonnière du désert (The Searchers, en version originale). Les Arabes d'aujourd'hui sont peut-être les Indiens d'hier, et les femmes, qu'on croit forcées, ne sont toujours pas libres de choisir leurs destinées... ou presque : le très beau face-à-face à la fin du film raconte cette reconnaissance-là, enfin. Mais il y a aussi, dans le film de Thomas Bidegain, quelque chose des grands réalisateurs d'aujourd'hui comme Soderbergh, Iñárritu ou Paul Greengrass, ceux qui s'emparent de l'histoire d'aujourd'hui pour lui donner les dimensions du mythe, qui questionnent les conflits d'aujourd'hui à l'endroit, âpre, rugueux, souvent violent, mais réel de la rencontre des altérités.... Et si le film met du temps à démarrer, s'il surprend par ses changements de tons et ses variations, s'il pêche par son rythme difficile à appréhender ou la multiplication de ces citations qui l'installe parfois un peu dans l'artifice, si son casting n'est pas toujours à la hauteur de ces personnages ciselés sur le papier des grands romans épique de l'Ouest, les Cowboys reste un premier film déjà sacrément grand. 

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