Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2011
11/10/2011
 

Les enfants et Corps étranger de Christophe Hermans

En même temps que son dernier court métrage, Fancy Fair, le Festival du Film Francophone de Namur présentait dans la section Regards du présent, les deux derniers documentaires de Christophe Hermans. Éclectique, Hermans passe de la fiction au documentaire et du format court au long avec beaucoup d’aisance, et cultive un regard étonnamment pudique et distant, qui scrute les émotions profondes de l’enfance toujours flottante en nous, ses débordements, ses tentatives de dépassement, ses rapports au monde adulte qu’une forme d'asocialité met chaque fois en exergue.

 

Les enfants, un film de Christophe HermansLa pouponnière, comme l’explique une puéricultrice à une petite fille au début du film, «est un lieu où l’on s’occupe des enfants dont les parents eux-mêmes ne peuvent pas s’occuper. Il y a des parents qui le peuvent ,et d’autres qui ne le peuvent pas.» Jolie explication qui se passe de commentaires. Les enfants se faufile délicatement dans cette pouponnière bruxelloise où il s’attache à trois destins différents, trois situations affectives, qui se révèlent des situations d’arrachements à ce lieu. Avec le départ de la petite Nesrine dans sa famille d’accueil, c’est tout le processus de « deuil », dira encore la même puéricultrice, qu’Hermans capte doucement, de loin, les étapes et les mises en condition de l’enfant.
Jessica, quant à elle, est un petit bébé dont le papa bataille pour avoir la garde et qui vient là apprendre à s’occuper d’elle - avant de, finalement, l’embarquer chez lui dans une grande émotion. Il y a enfin Sulleymane et Macha, frère et sœur que l’âge va bientôt séparer, le petit garçon, « difficile » ou « à fleur de peau » (on ne sait pas trop) doit aller en maison de jeunesse, l’équivalent de la pouponnière mais pour les plus grands.
Des enfants, justement, on dirait presque que Christophe Hermans en a peur. Il n’ose jamais tout à fait les filmer de face ou de près, comme si d’eux, n’ayant pu obtenir tout à fait un consentement à son film, il ne souhaitait pas leur voler leur image. Cette pudeur est belle qui les approche peu à peu, se tient respectueusement à distance de leur émotion vive et violente qu’elle capte doucement… Et l’on ne sait plus très bien qui apprivoise qui. Ce beau film pudique et doux questionne le rôle de ces puéricultrices, leurs places de maillons, leurs rapports aux enfants dans ce lieu où les enfants vivent indirectement l'asocialité de leurs parents. Et c’est avec la même délicatesse respectueuse qu’il filme les parents dans leurs gestes d’amour, leurs questions simples, ou leurs regards parfois démunis. Une forme d’ironie pointe alors le bout de son nez quand les cadrages sont droits et francs, mais que la caméra capte, entre deux séquences, les mots ou les positions inconfortables qui lient ces parents à l’institution qui prend en charge leurs enfants. Rapport éminemment conflictuel, puisque c’est bien l’autorité ou le rôle parental qui est justement contesté, ou contrôlé par les puéricultrices, garantes de l’autorité légale.
Avec Les enfants, Hermans filme non seulement les tensions que ces tous petits provoquent, les attachements qu’ils entraînent, mais surtout cette parole continue qui circule sans cesse vers eux ou qui s’échangent à propos d’eux. Et cette parole qui leur est adressée perpétuellement, qui les accueille, les prépare, les explique, vient parfois colmater un silence profond et grave, l’espace d’une écoute qui n’a pas lieu – ce qu’un plan calme sur le visage silencieux et désemparé de la mère des deux enfants souligne ici ; ce que la séquence sur Sulleymane dos à la caméra, en larmes loin de sa sœur et de ses copain, raconte là. On se surprend alors à regretter que les enfants, objets de tant de mots, ne soient pas plus ici sujets de leur propre parole, aussi difficiles et tâtonnantes qu’elles puisse être. On regrette aussi que les parents, dessaisis par l’institution de leurs responsabilités, n’aient pas vraiment droits à la parole. 

Corps étranger, un film de Christophe HermansD’une certaine manière, ce face-à-face entre l’enfant et l’adulte, se répète dans Corps étranger bien que le film procède d’une tout autre démarche et d’un sujet bien différent. C’est que c’est dans le corps d’un jeune homme de 19 ans que la tension se joue ici. Avec la même patte - de loup - distante et pudique, Hermans chemine délicatement dans les pas d’Arnaud.  Arnaud, dont le corps est obèse, a décidé de subir une opération de l’estomac qui va l’obliger à drastiquement maigrir. L’obésité d’Arnaud, c’est ce corps qui le maintient assis, immobile, aux lisières du monde.

C’est un corps qui vient désigner son corps d’enfant et dit une impossibilité à grandir. Et Hermans le dit très vite, dans ses jeux vidéos, dans son lit à rien faire, dans ses conflits et ses attachements familiaux. Corps étranger documente un processus long et douloureux, celui d’une mutation, et plus profondément, la sortie du monde de l’enfance. Car à partir du moment où le jeune homme a maigri, il prend son envol, déménage pour vivre seul, en dehors de sa famille, retrouve des liens sociaux, cherche un travail.
Mais contrairement aux Enfants où Hermans s’attachait à un monde clos et à plusieurs personnages, ici, c’est Arnaud qui occupe tout l’espace. Et son image est doublement en jeu. Non seulement il s’agit pour lui de muer littéralement, de se transformer, mais aussi de maîtriser cette mutation, d’en être l’acteur absolu, et de se ressaisir, justement, de son image et donc de son destin. Et Arnaud en impose, qui déborde physiquement du cadre et, caractère bien trempé, se raconte beaucoup et joue avec la caméra.
Cette question par excellence du documentaire, celle du réalisateur manipulé par son personnage, Hermans en prend le risque et s’y frotte. Ses marges de manœuvres pour se dégager de cette emprise et rester maître de son film sont réduites. C’est dans la position du retrait qu’Hermans retrouve sa maîtrise, dans les silences d’Arnaud qu’il glisse sa distance, ces moments un peu volés à son sujet, moments de désarrois, de fragilités, moments justement où Arnaud ne s’explique pas, ne se raconte pas, ne se débat pas avec ce qui l’entoure. La caméra qui s’éloigne de lui capte enfin des fragilités que son discours colmatait. Derrière cette mue de l’adolescent englué dans son enfance en adulte responsable, il y a tout ce qu’Arnaud ne dit pas, tout ce que son discours cache de souffrances brutales, d’isolements et d’impuissances. De là, le déchirement de Corps étranger qui va et vient entre deux cinémas, celui d’Arnaud qui se donne en spectacle et celui d’Hermans qui tente de prendre du recul et de se ressaisir de son sujet.

 

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