Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2004
Mots-clés : festival, critique de cinéma,
 

Les films belges francophones au festival de Namur 2004

Un bien Bia Bouquet

Depuis la disparition d'un festival de cinéma généraliste à Bruxelles, le festival du film francophone de Namur est devenu, avec son grand rival montois, l'une de la seule occasion de faire le point, en Communauté française, sur l'état de notre cinéma. Une très importante présence du cinéma belge francophone est traditionnellement assurée à Namur, que ce soit dans le domaine du court-métrage, du long-métrage de fiction ou du documentaire. Pour vous, les envoyés spéciaux de Cinergie ont passé les troupes en revue.

 

De court en court

Côté court, les sélectionneurs ont préféré la qualité à l'exhaustivité. 12 courts-métrages étaient en lice pour les joutes nationales, dont trois se retrouvaient également en compétition internationale, et 5 films hors concours, sans doute parce que déjà remarqués à l'occasion d'autres festivals. On ajoutera pour la petite histoire que les hasards de la conservation et du transport des bobines nous a permis de voir un film qui n'était pas au programme : Joséphine, de Joël Vanhoebroek, sympathique comédie de proximité au tournage de laquelle nous avions assisté et que nous avions chroniqué l'année dernière.
Nous évoquons dans ce numéro les trois films présentés en compétition internationale: Signes de vie d'Arnaud Demuynck qui, de producteur, s'essaye pour la première fois à la réalisation avec un succès certain, Matin calme d'Annick Ghijzelings et Tiga au bout du fil du burkinabé Rasmane Tiendrebeogo, coréalisé et produit par Patrick Theunen de l'atelier Graphoui. Egalement dans ce numéro, nos impressions sur La Corde, de Willy Kempeneers, 9 mois plus tard, de Manu Gomez, Je ne peux pas t'aider, de Rachel Lecomte et Une fameuse journée, de Jean-Marie Buchet. Nous avions déjà parlé, par ailleurs des autres films en compétition: C'est l'histoire d'un belge, de Rodrigo Littoriaga, Oh la la ! De Céline Novel, La Séquence Silverstein, de Jean-Luc Gason, et, bien sûr, Dans l'ombre d'Olivier Masset-Depasse qui confirme l'immense bien que l'on pense de lui et reçoit tout à fait méritoirement le grand prix de cette compétition 2004 (rappelons que d'autres prix ont été décernés à Signes de vie (Mention du jury), Je ne peux pas t'aider (prix du Studio l'Equipe) et Tiga au bout du fil (Prix LTI)).
Hors compétition étaient présentés A demi-mot de Marc Levie, Alice et moi, de Micha Wald, l'Ecrivain, de Frits Standaert, Mon cousin Jacques de Xavier Diskeuve et Rendez-vous, de Damien Chemin. Tous films déjà évoqués dans de précédents numéros de Cinergie.

Longs : Un regard dans le rétro...

Au chapitre des longs-métrages le festival, comme à son habitude, nous avait mitonné quelques séances de rattrapage permettant de voir ou de revoir le meilleur des long-métrages belges sortis en salles ces douze derniers mois. Un regard vers le passé, certes, mais l'initiative est devenue nécessaire pour aider à la (re)découverte de nos films, dont la carrière en salles est souvent beaucoup trop brève pour leur permettre de trouver leur public. Namur nous a donc heureusement permis de voir ou revoir L'Autre, le deuxième long-métrage de Benoît Mariage, Cinéastes à tout prix, étonnante plongée de Frédéric Sojcher au coeur de la passion du cinéma, Demain on déménage, la comédie cadeau de Chantal Akerman, Des plumes dans la tête, où Thomas de Thier évoque la perte d'un enfant avec tendresse et humanité, J'ai toujours voulu être une sainte, où Geneviève Mersch nous entraîne à la découverte d'une surprenante jeune fille, Le Tango des Rashevski, plongée de Sam Gabarski au coeur de la judéité pour une comédie atypique, et Vingt-cinq degré en hiver, la société multiculturelle à la belge mise en scène dans une virevoltante comédie de Stéphane Vuillet.

...Pour mieux aller de l'avant

Mais un festival comme Namur, c'est surtout une vitrine pour les nouveaux bijoux. Ainsi, La Femme de Gilles, le troisième long-métrage de Fred Fonteyne, qui nous revenait de Venise auréolé de gloire, méritait pleinement sa place en ouverture du festival. Cette superbe adaptation du roman de Madeleine Bourdouxhe, extrêmement maîtrisée avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité a ravi le public namurois et donné au film une chance de booster un début de carrière en salles assez lent. D'autres long-métrages belges étaient au portillon. Nous en reparlerons plus longuement lors de leurs sorties en salle respectives mais ne résistons pas au plaisir de dire d'emblée quelques mots de ceux qui nous ont touchés.
Calvaire, de Fabrice du Welz (qui remporte le prix Ciné et Fx), est un de nos coups de coeur. Pur film de genre certes, série Z iconoclaste, guère formatée pour le grand public. Beaucoup la trouveront insupportable et outrancière, mais à Cinergie, on n'a rien contre, pour autant que la chose soit emballée avec talent, technique et goût (de préférence le mauvais). Autant tout vous dire, Fabrice du Welz et sa sympathique équipe ne se laissent pas arrêter par grand chose en matière d'outrance.mais le talent consommé de Fabrice consiste à nous maintenir dans cette zone entre chien et loup où le délire pourrait très vite cesser d'être drôle, sans jamais basculer. Et avec son univers décalé, son histoire outrée à l'extrême, ce sont bel et bien les travers de la société moderne que du Welz pointe du doigt: les peurs croissantes, jusqu'à la paranoïa collective, le déficit de communication, l'incapacité à accepter l'autre tel qu'il est, la tendance à le considérer comme un objet et pire, comme un objet qu'on consomme. Le miroir qu'il nous tend est déformant, pas franchement sympathique, mais c'est bel et bien un miroir. C'est aussi un superbe hommage aux séries B américaines des Carpenter, Romero, Hopper, Craven comme aux grandes oeuvres du cinéma bis transalpin. du Welz en décalque des scènes entières sans que la parodie, jamais, ne tourne à vide. Et sans pour autant sacrifier l'esprit de ce qui reste un très bel exemple (quasi unique sous nos latitudes) de fantastique gore européen.
Quand la mer monte, est le grand triomphateur belge du palmarès. C'est est le produit d'une collaboration de plusieurs années entre Yolande Moreau et Gilles Porte. Pour sa première réalisation, la comédienne reprend dans une partie de son interprétation le personnage de « Sale Affaire », qu'elle avait joué dans plusieurs tournés théâtrales. Lui, il avait tourné dans les années '80 un documentaire sur les géants des fêtes populaires.Une synthèse d'influences passées, des images qui captent l'authenticité des gens et des paysages du nord de la France et, bien sûr, la naissance d'une histoire d'amour (la fin on s'en fout...) font de Quand la mer monte (tournage)un film doux-amer auquel le public namurois n'est pas resté indifférent. Les interprétations sont pleines d'émotion, soit dans un registre comique soit dans les moments plus nostalgiques. Yolande Moreau - Bayard d'or de la meilleure comédienne - a vu son partenaire, le flamand Wim Willaert, gagner le prix d'interprétation masculine. Le jury a sûrement voulu souligner l'impeccable travail des deux acteurs qui respectent leurs timings et qui savent briller sans jamais mettre le partenaire dans l'ombre.
L'enfant endormi, de Yasmine Kassari, coproduction belgo marocaine, reprend le sujet du dernier documentaire de la réalisatrice - Quand les hommes pleurent - mais lui donne une perspective féminine. Si dans le documentaire de 2000 la caméra suivait des hommes marocains émigrés au sud de l'Espagne, le premier long métrage de fiction de la réalisatrice met en scène les femmes qui attendent leurs maris. Une de ces femmes, Zeinab, vient d'apprendre qu'elle est enceinte. Dans l'attente du retour de son mari, elle fait "endormir" le foetus. C'est le point de départ pour une réflexion sur la condition de la femme au Maroc : comment vivent-elles l'absence de leurs maris et comment gèrent-elles la solitude. Tourné dans les décors naturels au nord du Maroc, les longs plans des paysages semblent évoquer le cinéma de Angelopoulos.  L'Enfant endormi a gagné le prix du public.
Les Suspects Kamal Dehaene, est surtout connu chez nous comme réalisateur d'une dizaine de documentaires aussi essentiels que Femmes d'Alger ou Mon pays au matin calme. Son premier long-métrage de fiction est une adaptation des Vigiles, un roman de Tahar Djaout, grand intellectuel algérien assassiné par les islamistes en 1993 (hommage lui a été rendu par le réalisateur à l'occasion de la présentation du film à la soirée de gala de la DGRI). Réécrite avec la complicité de Mahmoud Ben Mahmoud, l'histoire plonge au coeur du malaise algérien de la fin des années 80. Un cocktail explosif dont Mahfoud et Samia, les deux jeunes héros du film, font les frais. Sans oublier M'nouar, un vétéran kabyle de la guerre d'indépendance, hanté dans ses cauchemars par les fantômes du passé, et lâché par le clan d'anciens du FLN avec qui il travaillait. Même si l'oeuvre est une pure fiction, on sent chez Kamal Dehaene le souci du détail véridique Le film est aussi le portrait d'une société, minutieusement brossé. Ce soin de réalisme historique n'oblitère cependant jamais l'émotion, encore renforcée par le jeu des comédien au premier rang desquels Sid Ali Kouiret et Nadia Kaci. Enfin que ce film, nullement complaisant, a été tourné en Algérie et en coproduction algérienne, ce qui constitue un signe encourageant de la réalité d'un certain nouveau printemps d'Alger. (Tournage)
Nous avons évoqué par ailleurs Folie Privée ,de Joachim Lafosse, autre coup de coeur de Cinergie marquant l'éclosion d'un grand talent de réalisateur (qui confirme, en fait toutes les qualités qu'il avait déjà manifestées à l'occasion de son court, Tribu). Folie privée fera l'objet d'une sortie en salles fin octobre, ne la manquez pas.

La Belgique francophone hors de ses frontières

Quelques coproductions internationales où la Belgique avait une petite part ont été présentées à Namur. C'est le cas de Trois petites filles, de Jean-Loup Hubert (coproduit par Alexis Films), La Blessure de Nicolas Klotz (coproduit par Tarentula) qui s'attaque de front à l'insupportable problème de "l' accueil" des réfugiés dans nos pays d'Europe, Dans les champs de bataille, de Danielle Arbid (Versus) ou Gardien de buffles du vietnamien Minh Nguyen-Vô, produits avec l'aide du CCAV de la CFB. Parmi celles-ci, nous réserverons une place particulière au film de Danielle Arbid, Bayard d'or du meilleur scénario.
Malgré son titre, Dans les champs de bataille n'est pas un film de guerre. A tout le moins, ce n'est pas un film de guerre traditionnel : les barricades, on les trouve au sein d'une famille. Et avant même que le scénario ne bascule dans un portrait familial, lui aussi traditionnel, la camera de Danielle Arbid se focalise sur Lina, 12 ans, et nous raconte l'histoire à partir de son regard. Souvent ignorée par les siens et coincée dans une ville (Beyrouth) en pleine guerre civile, Lina semble n'avoir aucun autre modèle à suivre que Siham, la bonne de sa tante.
Dans un scénario où l'influence biographique de la réalisatrice / scénariste est assumée, il y a quelque chose d'attachant depuis le début. C'est peut-être une plongée dans les fragments de l'adolescence, dans ces moments d'inquiétude où on se sentait perdu et excité à la fois. La complicité des deux comédiennes principales - Marianne Feghali et Rawid Elghab - n'est pas étrangère à cette réussite.
Enfin, Pour le plaisir de Dominique Derrudere est une comédie bien déjantée d'un des plus talentueux réalisateurs flamands. Coproduit avec la France et l'Angleterre, le film est tourné en français avec un casting impressionnant (François Berléand, Nadia Fares, Samuel Le Bihan, Lorent Deutsch,...) venu d'Outre Quiévrain pour la plupart, mais où l'on retrouve aussi de chaleureux comédiens de chez nous (Olivier Gourmet et, entre autres, un réjouissant Harry Cleven, qu'on est heureux de retrouver devant la caméra dans un rôle de brute épaisse qui lui correspond si peu mais où son physique fait merveille). L'histoire, mise en scène avec tout le professionnalisme de Derrudere est un vrai régal de délire surréaliste à la belge. On a ri, franchement, et à gorge déployée.

Quoi de neuf, doc ?

On sait la place prise par le documentaire dans notre cinéma. Message reçu 5 sur 5 à Namur, où le festival lui avait notamment réservé la salle du Caméo 3 en exclusivité. A l'écart des sentiers battus et rebattus des cases magazines de la télé commerciale, étaient notamment présentés Closed District, de Pierre Yves Vandeweert, Ville de mon enfance, du congolais de Namur Adamo Kiangebeti, Kint de l'autre côté, coproduction belgo suisse d'Olga Baillif et Le Refuge, coproduction belgo tunisienne de Nedia Toujer (Mention spéciale du jury doc). Enfin, même si le film a déjà été évoqué, on s'en voudrait de ne pas mentionner en fleuron de la sélection documentaire, la projection du très prenant Route 181, coréalisé par le palestinien Michel Klheifi et l'israélien Eyal Sivan, un voyage bicéphale en Palestine et en Israël dont on ne ressort pas indemme. A voir absolument, si ce n'est déjà fait.

 

Marceau Verhaeghe et Vitor Pinto
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