Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mai 2003
01/05/2003
 

Les hommes de ma vie de Karine de Villers

C'eût été avouer un truisme de l'amour, qu'on prend toujours une personne pour un autre. Camille Laurens Index

Un bon ou le bon ?

L'Amour ? Il y a des mots pour le savoir, des paroles pour le dire, des images pour le montrer. Vaste sujet. Bouvard et Pécuchet, copistes imaginés par Flaubert, se sont bien gardés de l'insérer dans leur Dictionnaire des idées reçues. A Amour : rien. A Homme : rien. A Femme : « personne du sexe ». Mieux, à « Blonde : plus chaude que les brunes (v. Brunes) ». A « Brunes : plus chaudes que les blondes (v. Blondes) ». Tout ceci pour vous introduire au tournage d'un film qui traite du malentendu entre les sexes et de l'amour qui les réunit. Flaubert avait un humour sur le fil du rasoir, Karine de Villers, la réalisatrice du film n'en manque pas non plus. Après Comme je la vois, le beau documentaire qu'elle avait consacré à sa mère, elle tourne Les Hommes de ma vie, un court métrage de fiction qui stylise l'éternelle question du masculin/féminin (le désir et son manque, co-naître l'autre) avec cette touche ludique que les femmes ajoutent en abordant une question où se croisent tant de facteurs. Les Hommes de ma vie, donc. Les hommes vus par une femme. Exploration. Elision. Effloraison. Elimination. Election. Emotion. Ils apparaissent, disparaissent, en tourbillonnant, emportés dans une valse incessante.

« J'ai l'impression que je ne trouverai jamais » dit une jeune femme (Anne-Cécile Vandalem) allongée sur un divan, revêtue d'un top à fleurs et d'un pantalon noir, face à la caméra. A l'arrière plan, dans un coin de bibliothèque, debout derrière son bureau un psychanalyste (Patrick Descamp), pantalon gris, chemise grise, cardigan noir, est à l'écoute. Après un bref silence il lui lance : « Vous savez ce que disait Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve ». Elle lui rétorque : « Ben lui, il a trouvé au moins...Moi, j'en veux pas des milliers, juste un, mais le bon. Le Psychanalyste se dirige vers son fauteuil, derrière le divan de l'analysante. Il s'assied, joue avec ses lunettes de la main gauche et dit : « Le bon ou un bon ? » Elle : « Un bon parce que le bon, je ne suis pas sûre qu'il y en ait qu'un ». Elle prend un coussin derrière sa tête et le serre contre elle. Suit la déclinaison d'une série de ratages amoureux qui illustrent que ce que l'on demande n'a rien à voir avec ce que l'on désire. Car le désir est sans limites à la différence du besoin qui lui, l'est.

Pendant ce temps la caméra Arriflex S16 blimpée montée sur une dolly suit la trajectoire complexe d'un plan-séquence qui démarre sur les livres de la bibliothèque, cadre le psychanalyste, le suit dans son parcours vers le fauteuil, file vers l'arrière pour s'attarder sur la jeune fille, s'arrête un moment sur elle et la recadre en plan moyen. A l'oeilleton, l'oeil vissé sur le cadre (format : 1.85), Diego Martinez Vignatti (à qui l'on doit l'image de Japon de Carlos Reygadas) se coule dans le rythme de ce plan-séquence où la moindre erreur de tempo est l'équivalent d'une fausse note dans l'exécution d'un morceau de musique.

Karine de Villers

Pendant la pause déjeuner, le plateau se vide, Karine de Villers s'assied dans le fauteuil du psychanalyste. Elle nous confie : « au départ, je voulais réaliser un documentaire sur les hommes de ma vie à l'instar du film que j'avais consacré à ma mère, à son histoire, à notre histoire, à mon enfance. Comme je désirais arrêter de mettre ma vie privée en exergue à l'écran, j'ai pensé que la meilleure façon de procéder était de passer à la fiction. J'ai donc commencé par me détacher de ma propre histoire, à la styliser pour qu'elle puisse entrer dans le cadre d'un court métrage. C'est-à-dire essayer d'exprimer un maximum de sentiments par rapport aux hommes en un minimum de temps. Une entreprise passionnante. Parce que c'est vraiment un travail d'épuration où il s'agit d'aller à l'essentiel. C'est un travail de condensation à la fois dans ce qui est dit et ressenti. J'ai choisi une valse de Chostakovitch pour construire le rythme du film et ainsi du mouvement de la caméra. En partant de cela avec Diego Martinez Vignatti, le cameraman, on s'est mis d'accord sur un découpage reposant sur le plan séquence pour obtenir une fluidité dans le mouvement et surtout dans l'émotion. C'est comme une respiration, on la tient et puis on la relâche. C'est ça l'idée du mouvement de la valse à trois temps. Il n'y a donc pas de champs/contre-champs. Il y a énormément de travellings et quasiment pas de plans fixes.

Un silence. « J'ai longuement cherché et choisi les comédiens pour interpréter les personnages. Plus exactement j'ai cherché un couple de comédiens qui fonctionne ensemble. En fin de parcours, c'est Patrick Descamps qui incarne le psychanalyste et Anne-Cécile Vandalem qui incarne la jeune femme. Patrick Descamps est quelqu'un d'imposant. Il ne doit pas faire grand-chose pour être son personnage tandis qu'Anne-Cécile a une toute autre gestuelle. Il n'y a pas d'interférence entre les deux et c'est ce qu'il faut dans une relation de type analytique. Quand je les ai vus pour la première fois ensemble, je me suis dit, un peu à la rigolade, que pour moi, c'est l'histoire d'une sardine et d'un éléphant ». (rires).

Le film est un aller-retour entre l'imaginaire de la jeune fille et les séances psychanalytiques ainsi que ses fantasmes. Elle a tendance à idéaliser les relations avec les hommes puisque c'est comme ça qu'elle se voit et qu'elle les voit, dans des situations qui n'existent pas mais dont beaucoup de femmes rêvent. Ainsi lorsqu'elle mélange souvenir et fantasmes, elle rassemble ses trois premières histoires d'amour dans son lit et les hommes l'assument très clairement car ils l'attendent. Une autre fois elle rassemble les hommes dans son appartement et elle les voit en train de faire le ménage.

Anne-Cécile Vandalem

Elle, l'analysante, est assise à côté de Karine, nous lui demandons comment elle a construit son personnage. Après un temps de réflexion elle nous répond : « C'est une fille qui, comme beaucoup d'autres, a des difficultés à se trouver parmi les hommes qui l'entourent. Elle a l'impression de ne pas avoir d'homme alors qu'en réalité elle en est entourée. Elle ne prend pas l'amour là où il est, elle cherche à côté et du coup ne le trouve pas. Peut-être a-t-elle trop tendance à les idéaliser. Après un silence : « C'est une femme qui a peur d'être en face de l'autre, en l'occurrence, un homme. Elle voudrait que les choses viennent à elle. J'essaie de jouer le rôle le plus sobrement possible parce qu'au cinéma, contrairement au théâtre dont je suis issue, les choses se passent de très près. Donc j'essaie d'être sobre même s'il y a de la distance, un léger décalage. Par ailleurs, sur le divan d'un psychanalyste, elle a des humeurs différentes, elle passe souvent du noir au blanc ; elle est à fleur de peau. Mais chez un psychanalyste on enlève toutes les protections c'est le but. Elle n'a pas besoin de s'envelopper de couches protectrices. Elle s'en fout qu'on l'emmerde ou pas, elle déballe. Nulle part ailleurs on ne peut faire ça.»

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