Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/12/2005
Mots-clés : portrait,
 

Les Maîtres du sens de Catherine Rihoit

La langue est la première musique d’un film. Catherine Rihoit

Sarabandes

En cette aube du troisième millénaire le cinéma n’est pas seulement immergé dans une mutation technologique qui risque de voir sa diffusion exploser sur les appareils de téléphonie mobile (1) mais d’une crise sémantique. La logique consumériste nous a apporté quelques innovations dont on se serait volontiers passé : la croissance, à flux tendu, de l’analphabétisme (on uniformise pas à n’importe quel prix) le corps vendu comme marchandise (ce qu’avait prévu de façon magistrale Pasolini dans Les Cent Vingt journées de Salo et que constate les frères Dardenne dans l’Enfant) et le racisme du look (tu n’as pas d’image, tu n’existes pas).
Le beau livre Les Maîtres du sens (Bergman, Fassbinder, Lynch, Pasolini, Visconti) de Catherine Rihoit vient nous rappeler les enjeux de cette crise qui risque de voir disparaître des pans entiers de notre culture cinématographique. «  Je ne vais plus beaucoup au cinéma, avoue l’auteur, les films que j’aurais envie de découvrir passant généralement en salle à onze heures du matin le samedi, moment rébarbatif signalant qu’ils sont mort-nés. C’est triste, et le cinéma est une fête. Pourtant, si l’objet s’offre, ce doit être avec l’élégance de la distraction. Le film n’est pas une putain ». En effet mais ce n’est pas ce que nous font croire les logiques de marketing qui nous vendent le cinéma. Vieux débat le désir scopique, est-il alimenté par le manque ou ce qui s’exhibe ? La curiosité ne carbure pas à la saturation et pourtant !(2)
L’auteur traduit sa passion cinéphilique en ces termes : « Le cinéma n’est pas plus grand que la vie, c’est nous qui sommes trop petits pour elle. La peur, l’ignorance nous recroquevillent et nous endorment. Le cinéma est une expérience d’éveil. Les grands metteurs en scène sont visionnaires, ils savent que le paradis est ici, mais sur l’écran. Ils ont besoin de cet intermédiaire. Ils sont sur terre avec le goût du ciel ».
Le livre démarre sur les chapeaux de roues en nous parlant du retour au cinéma de l’auteur grâce à Saraband d’Ingmar Bergman, le dernier film du réalisateur de Persona tourné en Haute définition numérique. Et le désir des salles obscures revient en même temps qu’une interrogation sur le sens d’un cinéma qui est devenu minoritaire est de moins en moins visible donc présent dans l’offre du système marchand. Celui-ci à travers une médiasphère de signes de plus en plus dense qui privilégie le médium sur le message, la technologie sur le contenu. Souvenons-nous : « Le médium est le message ». La célèbre phrase de Mac Luhan reprise dans un film de Woody Allen des années septante, s’avère de plus en plus actuelle. Le cinéma promet un monde dans sa totalité, la machine audiovisuelle offre sa fragmentation (de petites intensités locales). Il y a une histoire du cinéma et des moments de télévision. On ne peut donc qu’approuver Catherine Rihoit lorsqu’elle écrit que les grands cinéastes et Bergman en particulier sont des maîtres du sens. Parlant de l’auteur de Saraband : « Il a le sens du sens (…) Le sens il sait ce que c’est, ce qu’il fait n’a pas seulement du sens, ce qu’il fait est sens ». Et de poursuivre avec une comparaison avec Tarkovski : « On n’explique pas Tarkovski. Toute tentative d’explication le dénature et le plombe. Tarkovski aussi est un maître du sens, chez lui aussi le sens sature le film parce qu’il y préexiste. Le film n’est pas mieux que la vie, c’est la vie qui est dans le film. C’est quand le sens s’échappe, qu’on met des explications dessus, comme un pansement ». Tous deux réalisent un cinéma de poésie (vision) et non de prose (anecdote) pour reprendre la distinction de Pasolini.
Le cinéma est un langage proche de la musique avec ses variations, son rythme, comme elle c’est du temps mais toujours aussi du récit. D’ailleurs on n’est pas près de s’en passer (de l’oral à l’imprimé, de la pellicule au numérique). D’où la conclusion de Catherine Rihoit : « Le sens est là mais notre avidité nous aveugle. La maturité, c’est quand le sens commence à apparaître. C’est la récompense d’avoir vécu, le seule chose qui puisse compenser l’angoisse de la mort proche. La leçon de Bergman, c’est qu’à notre époque désordonnée, véloce et putassière, avec sa peur du vide, sa fuite exacerbée par le souvenir des grandes tueries de masses (quel est le sens de la shoah sinon de ne pas en avoir ?), nous avons le devoir à partir de cette destruction apparente du sens, de le retrouver. »
Reste un point qui nous sépare de l’auteur : la diffusion en DVD. Celle-ci permet aux jeunes générations un accès à des films qui rebondissent dans l’actualité comme, à titre d’exemple M. le maudit de Fritz Lang(la collusion du pouvoir et de la pègre autour d’un pédophile) et de conserver grâce au numérique Haute définition les classiques du cinéma dans un état de visibilité permettant même leur diffusion sur écran par rétro-projection. Enfin, nous sommes immergés dans le numérique, quoiqu’on y fasse. Tant qu’à faire saisissons-nous de cette technologie comme un support pour lui donner du sens. C’est ce qu’on comprit des réalisateurs aussi divers que Michaël Mann, Ingmar Bergman, Lars Von Trier, Jia Zhang-ke, Alexandre Sokourov, Abbas Kiarostami, Agnès Varda, Alain Cavalier, Eric Khoo ou Olivier Smolders qui s’en servent en utilisant le langage cinématographique.

Catherine Rihoit, Les Maîtres du sens (Bergman, Fassbinder, Lynch, Pasolini, Visconti et quelques autres), Ed Séguier, coll. : Carré ciné, dirigée par Frédéric Sojcher.

(1)Voir le démarrage de la console PSP de Playstation 2 qui permet la diffusion de films en format UMD et qui risque de mettre un terme au combat du DVD haute définition que se livrent le Blu-ray et le HD-DVD. Ces galettes (l’UMD) adoptées par Columbia, Studio-Canal, Fox, Disney viennent de sortir leurs premiers titres dans un format unique ne respectant pas les différents formats adoptés par le cinéma (du 1.33 au 2.35-cinemascope).

(2). Voir la colère de Martin Scorsese dans Le Monde des 27/28/12 2005. : « Il y a des grands spectacles qui deviennent un problème culturel, en tout cas en Occident. Le cinéma de distraction me fait penser aux jeux du cirque de la Rome ancienne ».

commentaires propulsé par Disqus