Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Mars 2017
 

Les Pèlerins de Bouge de Gaëtan Leboutte

La pièce de théâtre montée par les Pèlerins de Bouge s’inspire très librement de la vie de Saint-François d’Assise. Le comédien qui la met en scène et en dirige les répétitions établit d’emblée les affinités profondes entre l’histoire du saint et ce que vivent aujourd’hui les malades ou handicapés mentaux. « Il faut savoir, dit-il en préambule, que les gueux, les pauvres et les lépreux n’avaient pas le droit d’aller en ville. Pourquoi, parce que c’étaient des gens qui sentaient mauvais, parce qu’ils étaient malades et pauvres. Ils allaient se réfugier dans la chapelle où ils avaient organisé leur petite vie. » Et s’adressant à ses acteurs amateurs : « Vous êtes des personnes pour lesquelles il n’y a plus d’espoir ».

Ceux-ci l’écoutent et on peut lire sur les visages une extrême attention, de la gravité, de la souffrance aussi. Un silence règne et la caméra laisse se décanter ces expressions. Les corps et les mains sont saisis dans l’immobilité de l’attente. Le cinéaste nous transporte ensuite dans la vie quotidienne de l’Hôpital psychiatrique du Beau Vallon. Un homme âgé, barbu, coiffé d’un bonnet de laine, pétrit la pâte dans une bassine. Il interprétera le rôle du Calife. Sa compagne l’aide à la cuisine puis part nourrir des moutons. Un repas au réfectoire nous montre à travers les conversations amicales combien cette communauté est soudée. Le comédien animateur frictionne doucement les cheveux d’une pensionnaire puis l’embrasse. Ces scènes paisibles suggèrent pourquoi cette expérience théâtrale, si elle ne prétend pas être thérapeutique, apparaît si gratifiante. Chacun, lors des répétitions, entre dans le rôle qu’il s’est choisi. Les tâtonnements, la pose des voix et des gestes, l’extériorisation des sentiments sont filmés avec la même sensibilité, à l’écoute des émotions. Et celles-ci suscitent parfois en retour des pleurs ou des angoisses. Une jeune femme revit peut-être le deuil de son père. Le comédien animateur l’apaise et sèche ses larmes. Un autre moment éprouvant. « André est avec nous depuis 34 ans. On lui demande aujourd’hui de s’arrêter parce que cela devient difficile. » L’homme est malingre, usé par la vie. Il répond avec une confusion attendrissante : « Je suis entré à Dave à 16 ans. C’est ma maison. J’ai déjà conduit des trams à Seraing, quand j’étais petit avec mon papa. »

Une première représentation de la pièce a lieu devant un public scolaire. C’est l’occasion pour l’un des fondateurs de la communauté d’expliquer aux jeunes l’esprit dans lequel cette aventure est née. La psychiatrie a évolué et le regard porté sur les personnes hospitalisées a changé. Celles-ci étaient considérées comme irrécupérables par la société. Cela n’est plus le cas aujourd’hui. « Participer à une pièce de théâtre, dit-il, une fois passé le trac, permet au comédien amateur d’affronter avec plus de confiance en lui les difficultés de la vie. Bien que nous n’ayons pas d’objectif thérapeutique, nous avons pu constater cette évolution positive au cours de l’histoire de notre communauté. »

L’association des Pèlerins de Bouge organise aussi un accueil des comédiens dans certaines familles pour partager le repas de midi, le jour du spectacle. Certains malades doivent être rassurés, d’autres comme le couple du Calife sont plus à l’aise bien qu’ils s’échangent en aparté des réflexions qui dénotent leurs sentiments profonds : « Il va falloir manger avec des pincettes, ne pas faire de tache sur la nappe. Quel luxe que ces grandes pièces ornées de tableaux, ce divan où la femme s’assoupira après le repas pour une sieste. » L’homme aidera la fille de la famille à confectionner des gâteaux. Le regard du cinéaste porté sur cette famille catholique dont la bonne conscience est manifeste n’est jamais caricatural.

La pièce est un succès. Les moutons et un âne partagent la vedette avec les comédiens, sous les applaudissements nourris d’un public bon enfant. Puis, c’est le retour dans la nuit des pensionnaires de l’hôpital du Beau Vallon. Beaucoup se sont endormis pendant le trajet en car. Une impression de légèreté et d’accomplissement se lit sur les visages.

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