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"Les premiers, les derniers" de Bouli Lanners

Les premiers les derniers

Entre une tournée dans la Nord de la France qui a duré près de trois mois, parsemée d'avant-premières, d'interviews et de débats, et son départ pour Berlin où il présentait le film dans la section Panorama du festival, Bouli Lanners s'était posé à Bruxelles quelques jours. Vite, vite, on l'a rencontré pour lui lancer quelques mots à déployer autour de son nouveau long-métrage, Les premiers les derniers. Comme à son habitude, il s'est plié au jeu avec beaucoup de gentillesse et de disponibilité. Entretien en forme de bonds, rebonds et autres rebondissements.

Cinergie : De la maturité...

Bouli Lanners : J'y viens... Oui, une forme de maturité est arrivée, étonnamment... Le genre de truc qu'on n'imagine jamais et qui arrive un jour (rires). Je me sens plus en adéquation avec ce que je fais. Je le comprends et je le maîtrise mieux. C'est un film important qui va probablement clôturer un cycle, un peu une apocalypse aussi, puisque qu'il va permettre le renouveau... Mes quatre films se répondent, et mon cinéma va de plus en plus vers une vraie mise à nu de ce que je suis. Je m'implique toujours plus dans ce que raconte l'histoire. Il va falloir, à un moment donné, que je sorte de ça. Le cinéma ne peut pas devenir une psychanalyse, il doit rester avant tout une histoire. Mais j'ai cru que ce film allait être le dernier parce que je n'avais plus trop envie d'en faire après. Et j'ai finalement retrouvé du plaisir à réaliser et à raconter des histoires. Je vais peut-être pouvoir m'échapper de choses trop personnelles. Peut-être... En tous cas, pour le moment, j'envisage tout pour la suite. Vais-je continuer dans un cycle qui ressemblera à ce que j'ai déjà fait ou alors, faire des choses qui se présentent (une adaptation, un scénario) que je n'aurais pas écrites, ou un film différent d'un truc purement personnel ? Tout est ouvert.

La chair

Le film aborde les questions existentielles qui sont les miennes et il fait en même temps écho à un sentiment très présent dans la société, dont je voulais parler tout en allant vers quelque chose de lumineux. L'envie de parler de ce sentiment de fin du monde est vraiment ce qui a construit mon film. Ce sentiment très pessimiste n'est plus du tout de l'ordre de la science-fiction aujourd'hui, il est très réel. Il y a des échéances, qu'elles soient alimentées par la politique d'une manière générale, ou par Daech qui prône l’apocalypse par le chaos, mais aussi par l'état de la planète, la COP21... Ces échéances nous sont données si rien ne change. Or, rien ne change, et ces dates butoirs sont très proches. C'est dans 20 ou 50 ans... L'avenir fait peur. Pour la première fois depuis que je suis petit, on ne se réjouit plus d'aller de l'avant, on flippe au contraire. En écho à cette peur de la fin du monde, l'un des personnages du film a aussi sa propre échéance, faite de chair et générée par la maladie. J'avais cette maladie, une maladie évolutive qui a simplement évolué trop vite et j'ai dû être opéré. Je suis vraiment devenu le personnage, c'est une sorte d'Actors studio à l'extrême (rires) : j'ai développé la maladie de mon personnage pour mieux le comprendre ! Oui, je suis vraiment dans la chair du personnage, tout ça est très personnel.

Le gris

Bouli LannersIl y a beaucoup de nuances de gris... Il y a même un film qui a ce titre (rires)... On dit « gris », mais il y a en fait plein de couleurs dans le gris : le brun, le bleu... Il n'y a vraiment que le ciel belge qui est gris neutre et peut garder si longtemps les mêmes teintes. Ici, tous ces gris, les bleus outremer, les bruns terre de sienne, viennent corroborer le propos, ils donnent une gamme relativement sombre. Mais c'est une référence directe à ma peinture. En ça aussi, le film est très personnel. On peut mettre certains de mes tableaux à côté de plans du film : la continuité est effective. C'est la première fois que je l'assume à ce point-là. Eldorado et Les Géants étaient des films lumineux, mes peintures ne le sont pas du tout. Il fallait que la nature soit protectrice dans Les Géants. Eldorado sortait du climat sombre d'Ultranova, qui était un film très urbain. C'est la première fois que j'assume ce vide, que je le mets en scène, que je le colorie un peu comme mes toiles. Et les cadres correspondent aussi à ce que je peins : des horizons très bas, beaucoup de ciel. On me dit que je suis un cieliste. J’adore peindre le ciel, je trouve ça très beau. La Beauce, cette plaine infinie qui rappelle un peu le Far West, est tellement plate, qu'il faut mettre en scène le ciel sinon, ça n'est que du vide. Il n'y a rien, pas d'arbre, pas de maison. C'est ce qui permet ces cadres. Et comme le film a aussi cette dimension spirituelle et biblique, le ciel y fait écho. Quand il apparaît sur le fond de nuages, le titre est clairement biblique.

Amériques

Il y a un océan, il faut prendre l'avion, alors l'Amérique, je la refais un peu ici (rires). Elle fait partie de mon éducation. Et ce n'est pas délibéré de la part de mes parents. On est juste empreint d'américanisme. C'est une espèce d'uniformisation globale... On va quand même manger au Quick, au Mac Do, on met des casquettes, on écoute du rap... Aujourd'hui, on a beau parler de la culture française, on greenlighte, chaque poste dans les sociétés a un nom en anglais. Qu'on le veuille ou non, on est empreint de cette société. Ce n'est pas que j'ai vraiment envie de mettre en scène cet univers-là, c'est que j'aime ça. C'est mon imaginaire. Je me suis nourri de ça par les westerns, les films que j'ai aimés, Jarmusch, Wenders, qui faisait déjà des films américains en Allemagne.

Le téléphone

Il raconte deux choses. D'abord, dans un film dont j'extrais tout le côté sociologique, la société existe toujours. On n'est pas dans un film d'anticipation, il y a un juge, on sait qu'il y a la police, une société fonctionne. Les scènes du début se passent dans un immeuble, on y voit une ville, puis on part dans des espaces où la loi n'existe plus. J'extrais cet aspect sociétal pour rester dans les questions existentielles des personnages. Et puis, le téléphone me permet aussi d'avoir une enquête, il est le fil conducteur de l'histoire. Mes personnages ne sont pas, comme dans mes autres films, dans une forme d'errance beaucoup moins définie. Il y a vraiment un but. Cette ligne narrative me permet d'avoir une matière plus serrée.

Le cerf

C'est le côté animiste du film. Je suis croyant, et le film fait référence à la Bible. Pour autant, je ne suis pas catholique et ma foi est en perpétuelle recherche. Le cerf symbolise pour moi la mort, présente toute le temps, mais qui n'arrive pas au moment où on le croit. Quand Gilou a un malaise cardiaque, le cerf apparaît et Gilou ne meurt pas. Quand le cerf réapparaît, Gilou reprend goût à la vie et c'est le cerf qui meurt. Ce gibier qui revient vers la ville illustre aussi pour moi ce sentiment de fin du monde. C'était plus présent sans le scénario au début, mais ça prenait trop de place. Il y a un règlement, souvent fait par l'homme, et puis il y a un dérèglement, qui n'est jamais que quelque chose qui ne fonctionne pas par rapport à ce que l'homme a décidé. Pour le moment, ça se dérègle, le gibier revient beaucoup vers les villes et ça me plaît beaucoup. Je trouve bien qu'on ait l'impression que la nature reprend ses droits, même si ce n'est pas le cas.

Le burlesque

Les Premiers les derniers de Bouli LannersC'est Liège qui m'inspire ces personnages. À Liège, la comédie et le drame se côtoient en permanence. C'est du Buster Keaton ou du Charlot au quotidien. J'ai rencontré là-bas le personnage qui m'a inspiré Willy. Il est toxicomane et il est à la rue. Mais malgré son immense détresse, il garde un côté drôle. On s'est inspiré de son attitude, de sa façon de marcher. Mais je vis tellement dans le burlesque dramatique à Liège au quotidien que je ne me rends même plus compte que c'est burlesque. Cela fait partie de la normalité des choses. Et quand je suis ailleurs, je m'emmerde, ça me manque, évidemment.

Les anges

Esther et Willy ne sont pas si bibliques pour moi, ils sont plutôt les hommes du Néolithique, les premiers. Ce sont des innocents. Je fantasme les premiers hommes, je les imagine plein d'une pureté qu'on a perdue. Quand ils essaient d'allumer un feu, qu'ils n'y arrivent pas et que Jésus les aide, je fais directement référence à La guerre du feu. En même temps, les derniers, c'est-à-dire nous, Cochise et Gilou, aident les premiers. Quelque chose nous relie, dans le fait de vouloir reconstruire à tout prix une cellule familiale, ce que veulent Esther et Willy. Cela me rassure dans l'homme. Autant l'humanité me fait peur, autant l'homme me rassure... Grâce aux liens et à l'amour qu'on arrive à se donner, dont on a besoin fondamentalement pour avancer et que je crois aujourd'hui essentiel d'exprimer.

La foi

Les premiers les derniers est un film très personnel, où je dis publiquement que je crois en Dieu. C'est important aujourd'hui de pouvoir le dire tout en étant pour une société laïque. Je suis croyant, mais je ne fais pas de prosélytisme. Je ne juge pas. Je ne suis pas un cul béni, je suis pour le mariage homosexuel, pour l'avortement. Et ma foi change. Elle vient d'une tradition catholique, mais elle a fortement évolué, nourrie de quelque chose de paléochrétien et d'animiste. Quand je dis paléochrétien, je m'en réfère au message du Christ, un message de partage et d'amour, un message plutôt de gauche. Et j'y mets une dimension déiste. Aujourd'hui, c'est important de pouvoir dire qu'on est croyant sans passer pour une espèce d'intégriste. Les deux sont trop souvent très vite associés. La preuve en est qu'à cinquante ans, je dis que je crois en Dieu et tout le monde me dit « Ah bon ! Tu es croyant ? » Je n'ai jamais cassé les couilles aux gens avec ça donc. C'est un rapport personnel au monde. On a le droit de dire qu'on croit, ça ne regarde que soi et la société laïque peut l'intégrer, exister avec ça. C'est simplement une philosophie avec une dimension déiste. Et même la laïcité, poussée à l'excès, peut devenir une forme d'extrémisme. On peut croire dans une idéologie de manière absolue, on peut y croire trop, elle peut devenir dogmatique et extrême. Toutes les philosophies et les doctrines peuvent mener à ça, pas uniquement la religion. C'est important aujourd'hui, dans un monde qui a peur, de pouvoir dire qu'on a la foi.

La tendresse...

Quelle que soit son obédience, elle est nécessaire et vachement importante. On a besoin d'amour, c'est la base de la relation humaine. Et aujourd'hui plus encore peut-être, parce qu'on est dans une société faite de peurs. La peur risque d'enfermer chacun d'entre nous sur lui-même et la société de devenir une petite suite d'individualités. Là, ça deviendra très dangereux. La tendresse, l'amour, la relation humaine, permettent de casser cette peur. Parce que c'est un besoin d'aller vers l'autre et que l'autre vienne vers soi. Avec énormément de douceur. Dans la tendresse, il y a beaucoup de douceur et de bienveillance. Mais c'est très difficile de définir précisément les sentiments parce qu'alors on les cloisonne.

Cochise...

Bouli LannersJ'ai vécu pendant vingt ans sur une péniche à côté d'une autre péniche, où était le siège social d'un club de bikers et il y avait là un Cochise. Pour moi, ce qui fait le ciment de l'amitié entre ces deux hommes, leur passé commun, c'est leur passé de motards. C'est pour ça qu'ils portent ces fringues de bikers. C'est juste un hommage. C'est aussi un nom de chef indien qui rappelle les codes du western. Petit, j'ai beaucoup aimé le western. Il y a deux, trois ans j'ai commencé à revoir pas mal de westerns, j'en ai vu beaucoup (rires), 140 je crois ! Et j'adore ce genre ! J'aimerais bien jouer dans un western. Il y a deux choses que j'aimerais faire : un film de chevaliers et un western. Je lance un appel : si jamais un réalisateur belge veut faire un vrai film de chevaliers ou un western, je suis partant (rires).

... et Gibus

C'est mon chien. Il est pas là juste comme un chien comédien, tu vois ? C'est un vrai partenaire du film ! C'est lui qui trouve une momie, puis Esther. Je suis très fier du rôle de Gibus. Je trouve qu'il l'assume vachement bien (rires).

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