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Philippe Van Leer, magicien du son

Philippe Van Leer est un magicien du son. Il parvient, à partir d’un bric-à-brac dispersé dans une pièce qui évoque une salle au trésor, à vous dégotter le moindre objet pour inventer des sons qui permettront aux images d’un film de vivre. Cette passion du bruitage, ce Bruxellois qui grandit à Paris nous en parle et revient sur son parcours professionnel depuis ses débuts à aujourd’hui. Il nous fait découvrir ce métier atypique et pourtant indispensable du cinéma.


Bruitage du film Marguerite de Xavier Giannoli (sorti en septembre 2015)  © A.W.

Cinergie : Est-ce que tu peux m’expliquer comment tu étais petit garçon et comment tu es arrivé au métier de bruiteur ?
Philippe Van Leer : Ma famille n’est pas du tout artistique. Enfant, je voulais être vétérinaire par désir des grands espaces. J’avais grandi avec Daktari, une série qui se passe en Afrique avec un vétérinaire qui vivait dans une réserve avec des animaux sauvages. Je voulais faire comme lui, mais avant même de passer les examens d’entrée, j’en ai été dissuadé par le petit ami de ma sœur.

À 13 ans, je faisais de la guitare. J’avais appris seul pour plaire à une fille qui aimait ça. Avec du recul, je constate que le fait d’avoir appris seul m’a permis d’utiliser mon oreille et qu’elle est devenue un peu plus fine que mes autres sens. Ça m’a offert une certaine capacité d’écoute : sentir les nuances, être patient, développer un sens esthétique. Cependant, je n’étais pas assez bon musicien, et comme je ne voulais pas faire un bête métier, j’ai regardé quelles autres possibilités je pouvais avoir. J’ai alors pensé au travail du son, ce qui m’a amené à quitter Paris où j’habitais pour venir en Belgique et faire des études d’ingénieur son à l’IAD. Mon orientation était musicale, et ce n’est qu’après mes études que j’ai découvert le véritable travail du son au cinéma. C’est drôle parce qu’au départ, ça ne m’intéressait pas du tout. J’imaginais ce que monsieur tout le monde peut imaginer, qu’on prend un micro au tournage, on prend le son, on met un peu de musique d’ambiance, et puis c’est bon.

Après mes études, avec deux amis de l’IAD, on a eu l’opportunité de faire la musique d’un dessin animé. On a acheté le matériel pour le faire et puis on a rénové un vieux studio de doublage à Bruxelles. C’est là qu’on a rencontré des gens de Paris qui faisaient du doublage et qui nous ont demandé de faire la version internationale d’une série bon marché. Il s’agissait de refaire tous les sons synchrones à l’image, qu’on puisse doubler le film dans n’importe quelle langue. On a fait 300 épisodes de cette série-là, mais sans connaître du tout le métier ! On était 4 à essayer, à s’autocritiquer, à apprendre un métier qu’on ne connaissait pas. Le studio n’était pas adapté non plus, tout était très bancal et on n’avait aucune référence de qualité. Mais cette expérience nous a permis de commencer et de mettre le pied à l’étrier.

De là, le bruitage est arrivé, et l’association de trois amis est devenue une société. Au départ, ce n’était qu’un simple studio de doublage et de bruitage à Bruxelles qui s’est agrandi ensuite en un studio plus orienté dans le cinéma à Genval. On s’est fait aider par la région wallonne parce qu’ils avaient besoin d’un pôle wallon de post-production pour le cinéma. C’est alors devenu un gros studio de bruitage, de mixage, avec des salles demontage, avec également une section image pour faire l’étalonnage, les effets spéciaux etc. Trois-quarts de ce qu’on fait chez Dame Blanche est lié au son. 

C. : Tu t’es quand même démarqué en faisant du bruitage ?


Création d'un son de barbe   © A.W.

P.V.L.: Oui, mais au départ, j’ai commencé la musique avec les autres. J’enregistrais avec les autres, je faisais le doublage, le mixage. Puis, petit à petit, on a pris chacun sa direction. L’un était plus musicien que les autres, il a continué dans la direction de musique de dessins animés, le suivant a fait du doublage, et moi j’ai foncé dans le bruitage. On a chacun développé notre activité au sein de Dame Blanche. Maintenant, on a engagé du monde pour que tout cela tourne et beaucoup de films sont passés par ici. C’est un peu ça le parcours jusqu’à présent. Je rêvais de grands espaces à l’extérieur, et je me retrouve dans un petit espace à l’intérieur, dans le noir !

C. : Et justement, comment peux-tu m’expliquer ce métier de bruiteur ?
P.V.L.: 
À la base, le bruitage est nécessaire parce que la prise de son au tournage ne permet pas d’avoir toutes les informations du son. On doit primer les voix des comédiens parce que le principe c’est de les entendre parler, sauf exception. Il faut que cela soit propre, et que ce soit vraiment bien enregistré, au détriment du reste. 
Il s’agira alors de redonner une vie sonore à l’ensemble de ce que l’on voit à l’image. Le bruiteur va tout refaire, que ce soit les pas, les présences, les actions d’un comédien, les effets comme le vent dans les feuilles, ou toutes sortes de choses qui sont sur l’écran. 

 Lorsque quelqu’un marche, on va vraiment se mettre dans la peau du personnage, le faire démarrer, s’arrêter, se retourner. Tout ça, ce sont des intentions qu’on ne peut pas faire en montage son, enregistrer des sons seuls puis les recaler à l’image. Le bruitage, c’est vraiment construire le son à l’image, le fabriquer en regardant l’image et en le faisant en direct. On se met dans la peau de comédien. Corporellement, on essaie de se mettre là-dedans. Ça offre des situations un peu grotesques parce que tu as un pied de femme, un pied d’homme, tu ne marches pas, mais tu fais semblant de marcher, quand tu simules la présence du personnage, tu fais des mouvements de débiles, mais c’est nécessaire pour construire un son. 

C. : As-tu déjà eu des cas difficiles, des sons ou des personnes difficiles à sonoriser ?
P.V.L.: Oui, les gros blacks ! C’est difficile. Par exemple, pour le film Enemy Way de Rachid Bouchareb (Indigènes, Hors-la-loi) avec Forest Whitaker. Ça se passait dans le désert. Il sortait de prison pour le meurtre d’un shérif, et il se retrouvait dans le village où ça s’était passé vingt ans plus tôt. Cet acteur mesure deux mètres. Il est lourd, costaud, mais nonchalant ! C’est très difficile de rendre quelqu’un qui marche doucement, avec nonchalance, tout en lui donnant une démarche un peu lourde. 

C. : Tu as beaucoup d’expérience en tant que bruiteur. Peux-tu me parler de l’une qui a été ta plus chouette expérience ?
P.V.L.: C’est Une liaison Pornographique de Frédéric Fonteyne. C’est un film très simple, mais que je trouve cinématographiquement très abouti, bien joué, et avec un réalisateur qui était présent sur toute la durée du bruitage. Le fait d’avoir un réalisateur présent, ça stimule, ça porte vraiment vers le haut. Les expériences des films de Jaco Van Dormael sont aussi très agréables, car il se rend toujours disponible. Là, on vient de terminer son dernier film, Le Tout Nouveau Testament.


Le bruiteur et l'ingénieur son, une collaboration essentielle © A.W.

C. : Faire du bruitage, de ce que je vois et de ce que tu en dis, c’est finalement des relations humaines, vu que ce qui est important ce sont les relations que tu as avec les gens.
P.V.L.: 
Le lieu où l’on travaille est un endroit fermé, dans le noir. On y travaille 9h00 par jour, entre 4, 6 ou 8 yeux, donc il faut que ça se passe bien. Et si ça ne se passe pas bien, il faut au moins que tu t’amuses ! Parce qu’il y a souvent des films très mauvais avec des réalisateurs très chiants, il faut trouver du plaisir. Ce plaisir pourra être dans la volonté de faire le meilleur bruitage possible, on s’amuse à faire de chouettes sons qui peuvent être sympa, dans une bonne ambiance de travail. Tu rigoles, tu racontes ta vie, et ça, c’est aussi le côté belge. En France, l’ambiance n’est pas aussi bonne enfant. La plupart des amis que je vois en dehors sont des gens qui vivent la même passion. C’est tellement prenant en terme d’énergie et de temps que tu ne peux pas avoir une vie professionnelle et une vie privée à part entière. Les vies privées sont très compliquées. On est souvent séparés, en garde alternée etc. Et les copains sont souvent des gens qui tournent dans le même environnement. 

C. : Qu’est-ce qui explique cela ?
P.V.L.: C’est la fusion. Je pense que c’est le côté autarcique d’un lieu, d’une situation où on est tout le temps dans un lieu fermé. C’est un huis clos ! Passer toute la journée dans un espace clos, transforme très vite les relations. Les prises de pouvoir et de positions se mettent en place assez rapidement. Après, à nous de gérer ça, il faut trouver le bon rapport d’équilibre pour que tout le monde y trouve son compte et que chacun ait du plaisir. Et la relation entre bruiteur et ingénieur du son est vraiment très fusionnelle. 

C. : C’est un binôme indispensable de ce que j’ai pu voir, entre le bruiteur et l’ingénieur du son ?
P.V.L.: 
Oui et il faut qu’on soit sur la même longueur d’onde. L’ingénieur son va enregistrer les bruitages, et c’est compliqué comme métier, car il faut parvenir à intégrer un son artificiel dans une image pour faire vivre les choses. Car quand tu as un son direct, tu n’as que les voix, tu n’as rien d’autre, et dès que tu mets le bruitage avec le son direct, tu as alors de la vie, de la proximité : quelqu’un se rapproche, s’éloigne, dépose un verre. Tu as du cuir, des vêtements. Les personnages vivent avec de la matière quand le bruitage est là. 

C. : Quel est ton rapport au son, que ce soit dans ta vie quotidienne ou professionnel ?

Philippe Van Leer, bruiteur
Le Lieu de travail d'un bruiteur et ses trésors  © A.W.

P.V.L.: Lorsqu’il y a un objet dont je n’ai pas l’image en tête, je vais le toucher. Quand on travaille et que je vois quelque chose, il faut que je puisse imaginer ce son dans ma tête et qu’il résonne. De fait, tu passes la journée à analyser le son. Ça devient systématique. Et trouver le bon son doit se faire rapidement, c’est pour ça que tu dois avoir tout sous la main, et qu’avant le bruitage d’un film, tu prépares les objets à l’avance.

On dit souvent que les bruiteurs sont des maniaques, et ça contamine même ma vie privée. Parfois tu as 15 valises, et tu as 15 secondes pour retrouver un trombone qui se trouve dans l’une de ses valises : tu sais que tu as besoin de ce trombone pour faire ton son.

C. : Qu’est-ce qui te stimules autant dans ce que tu fais pour parler de passion dans ton travail ?
P.V.L.: 
Je crois que c’est comme un architecte ou un maçon qui bâtit sa maison. Tu construis du son à partir de rien. L’avantage du maçon, c’est qu’il a des briques, du ciment et des choses comme ça. Nous, on n’a même pas ça, on a la matière première de chez première. Il faut construire la brique avant de la placer. Et donc, c’est cette passion-là : partir de rien et arriver à une finalité qui est esthétique et vivante. 

C. : Est-ce que tu penses parfois que tu pourrais faire autre chose ?

P.V.L.: (rire) Non ! À mon avis, je mourrai dans un studio, à peu de choses près. À moins qu’il y ait certaines opportunités à l’étranger. Il y a un monteur son indien qui vient régulièrement faire toutes sortes de films Bollywood et il m’a déjà demandé plusieurs fois de venir faire des formations. L’Inde est le plus gros producteur de films au monde, ils doivent faire près de 1000 films par an, et ils n’ont pas de bons bruiteurs. Mais comme j’ai des petits enfants, je n’ai pas envie de partir un ou deux mois en Inde, même si j’adorerais. Pourquoi pas plus tard, si l’opportunité se présente à nouveau, et vu que j’adore l’Inde, ça peut être rigolo de passer 4 mois par an à donner des formations. 

C. : À partir de ta propre expérience, quels conseils pourrais-tu donner à ceux qui veulent travailler dans le cinéma?

P.V.L.: Être convaincu de la direction qu’on prend, ne pas faire de concessions, et comme dans beaucoup de choses, se donner les moyens. Il y a des jeunes lorsque qu’ils viennent faire des stages, qui arrivent à 9h30 et repartent à 17h00 parce qu’ils ont d’autres choses à faire. Pour moi, cela ne correspond pas du tout à l’idée que j’ai de ce que tu fais lorsque tu es passionné. Tu te démerdes, tu ne vas pas à ton sport, tu ne vas pas voir ta copine. Pendant 10 ans, on a dû bosser les nuits, les week-ends, parfois pour rien. S’il n’y a pas d’argent, tant pis, on le fait quand même, ce n’est pas grave. Il faut pouvoir montrer sa passion.
© A.W.

Je pense vraiment que tout est possible à partir du moment où l’on a envi de faire quelque chose et qu’on a la bonne attitude vis-à-vis d’une équipe dans ce genre d’environnement. Parce qu’il y en a aussi certains qui sont arrivés en disant qu’ils aiment le bruitage et qui se mettent à causer pendant qu’on enregistre. Il faut avoir une certaine finesse relationnelle.

Je crois que tout est possible si on croit à ce qu’on fait.

 

À Genval le 24 mars 2015.

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